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    Le Point


    Communiqué : "L’Ordre de la Libération a la grande tristesse de vous faire part de la disparition de monsieur Yves de DARUVAR, Compagnon de la Libération, survenue le 28 mai 2018 à l’hôpital militaire Percy à Clamart (Hauts-de-Seine), à l’âge de 97 ans. 

    Grand-Croix de la Légion d’honneur, il était le dernier Compagnon ayant servi au sein de la 2ème DB du général Leclerc".

    La cérémonie religieuse des obsèques de monsieur Yves de Daruvar aura lieu en la cathédrale Saint-Louis des Invalides lundi 4 juin 2018 à 11h. Les honneurs funèbres militaires lui seront rendus à l’issue dans la cour d’honneur des Invalides.

     

    Hommage à Yves de DARUVAR, dernier Compagnon de la Colonne Leclerc et de la 2e DB

    Le 21 juin 1940, Yves de Daruvar, un étudiant âgé de dix-huit ans, s’embarque à Saint-Jean-de-Luz sur le Batory pour rejoindre l’Angleterre. Pour embarquer sur ce transport de troupes polonaises, il fait semblant de pousser les chariots des soldats…

    De son vrai nom, Yves s’appelait Imre Kacskovich de Daruvar :

    "Je suis encore, aujourd'hui, en quête d'identité. Je possède des ascendances variées. Mon père, hongrois, officier de carrière avait pris part à la Première Guerre mondiale du côté de la "triple alliance" puisque son pays était allié de l'Allemagne. Ma mère qui était d'ascendance à la fois autrichienne et française (ma grand-mère maternelle, catholique, était née à Montpellier, son mari était juif de Vienne), avait vu le jour à Constantinople et était de nationalité iranienne. On disait persane à l'époque. Son père étant conseiller du shah d'Iran.

    Quant à moi, je suis né turc ! Et catholique. Mon père qui avait acquis cette nationalité, s'est ensuite converti à l'islam. A partir de là, la relation entre mes parents s'est considérablement dégradée. Ce qui nous a conduit ma sœur et moi à partir, avec notre mère, pour la France. Cela se passait en 1929, j'avais huit ans.

    Bien que de langue maternelle française, j'étais un étranger. Au collège on me traitait de "sale boche". J'en étais excédé.

    Cette IIIème République que je découvris n'était pas très reluisante. Je suis né trois ans après la fin du premier conflit mondial. Le deuxième round s'est rapidement profilé. Les grondements étaient perceptibles. Des événements s'annonçaient.

    Quel serait mon destin ? De quel côté serais-je engagé ?

    Nous assistions, en France, à une lâcheté morale généralisée. Les actualités nous montraient des régimes "resplendissants" en Allemagne et en Italie. Un culte de la jeunesse annonçait un autre avenir. J'étais fasciné.

    Que faire ? J'étais comme l'âne de Buridan.

    L'année de terminale, j'ai miraculeusement viré ma cuti grâce à un livre de Friedrich Sieburg, Dieu est-il français ? Dès la préface ce fut un coup de clairon. En substance, il écrivait : "Nous Allemands, nous avons de l'ordre chez nous mais du désordre dans nos têtes. Vous Français, vous avez de la pagaille chez vous mais de l'ordre dans vos têtes".

    Qu'un allemand qui avait vécu vingt ans en France puisse écrire cela m'a soudainement éclairé. Il décrivait les Allemands comme un peuple brumeux, qui cultivait des mythes "moyenâgeux", tandis qu'il admirait la clarté et l'ordre intellectuel français.

    Electrochoc qui m'a incité à la réflexion. Je me suis, dès lors, demandé ce qui faisait l'essence de la France, et me suis mis à lire Péguy, y découvrant le mystère profond de l'âme française. Puis j'ai lu Psichari, "Les voix qui crient dans le désert", "Le voyage du centurion", préfigurant pour moi "Le silence de la mer" de Vercors qui a si bien pénétré et analysé l'étrange complexe d'infériorité morale des Allemands vis-à-vis de la France.

    Cela s'est produit à la veille même de la guerre. Je ne peux m'empêcher de penser que sinon, j'aurais peut-être été séduit par la propagande de Vichy et me serais engagé dans la division Charlemagne où je ne sais quoi.

    Lorsque la guerre a éclaté, j'étais mûr. (…)

    J'avais pensé à l'Ecole navale, une sorte de désir d'évasion, mais ce fut l'Ecole coloniale. (…)

    J'avais quitté Paris, à bicyclette, le 12 juin à quatre heures de l'après-midi. Le 15 juin à minuit, j'étais à Bordeaux. Révulsé par le discours de Pétain annonçant que "nous allions demander à l'ennemi de traiter entre soldats, dans l'honneur", j'ai repris mon vélo et poursuivi ma route vers le sud. A Saint-Jean-de-Luz, j'ai réussi, déjouant la surveillance des policiers français, à embarquer sur un navire polonais, le Batory, et rallier Plymouth, le 23 juin et Londres, le 25. (1)

    Il s’engage aussitôt dans ce qu’il appelle la "légion de Gaulle", autrement dit les Forces Françaises Libres (FFL). Affermi dans sa volonté d’être Français, Daruvar a opté pour les Chasseurs, jugeant la Légion trop « étrangère » relève Jean-Christophe Notin (2).

    Alors que près de 2000 hommes sont prêts à partir avec le Corps expéditionnaire pour Dakar, le camp d’Aldershot se vide de ses occupants, mais les chasseurs n’ont reçu aucun ordre de mouvement.

    Le 26 Août 1940, George VI passe en revue les troupes françaises. « Où sont les cadets ? » lance de Gaulle à Magrin-Vernerey. « Les cadets ? » « Mais oui, vous savez bien, nous sommes en Angleterre. Il nous faut des cadets, des élèves-officiers, quoi ! ». « Nous n’en avons pas ». « Eh bien s’enflamme de Gaulle, je sais que vous disposez de tout un tas de jeunes gens qui préparaient les grandes écoles. Prenez-moi tout ça et faites-en moi des officiers ! »

    A la va vite, 24 « prépas » sont rassemblés… Jean Pierre Mallet, Roger Podeur, Jacques Bourdis, Henri Beaugé, Michel Carage, Yves de Daruvar… (2)

    Il sortira promu aspirant au camp d’Old Dean le 1er mai 1941 et, le 28 mai 1941, avec Bourdis, Quelen, et d’autres, il quitte l’Angleterre par bateau pour le port de Pointe-Noire, en Afrique occidentale (Congo).

    Au sein d’une colonne, il participe ensuite à un long périple à travers la jungle, qu’il narrera dans ses mémoires à la façon d’un explorateur.

    « Depuis mon départ de France, j'ai eu le sentiment d'une succession de miracles : embarquement pour l'Angleterre, rencontre avec le colonel Leclerc en août 41. Celui-ci a illuminé ma vie ! Je crois qu'il m'avait pris en affection car, deux ans plus tard, il est venu me voir à l'hôpital d'Héliopolis, au Caire, lorsque j'ai été blessé à la mâchoire en Tunisie. Je l'avais trouvé assis à mes côtés alors que je m'éveillais de ma sieste.

    Leclerc c'était ça : très pète-sec dans le service mais un cœur tendre. Il m'a aussi beaucoup impressionné sur le plan spirituel car cet homme que j'admirais énormément était profondément pieux. Je l'ai vu, auprès d'un missionnaire de Faya-Largeau, agenouillé, servant la messe. Il est juste de dire que nous étions nombreux à aimer ce meneur d'hommes. C'est la raison pour laquelle j'avais fait le vœu de communier lorsque j'avais été blessé si je restais en vie. Autant j'ai adoré Leclerc, autant, je n'ai pas eu de chance dans mes contacts avec de Gaulle (…) (1)

    Le 28 août 1941, il est affecté à la 1ère Compagnie de découverte et de combat (2e peloton) du RTST, unité automobile de reconnaissance et d’attaque stationnée à Largeau, au Tchad.

     

    * Hommage au Compagnon Yves de DARUVAR, qui nous quitte ce 28 Mai 2018

    Faya Largeau - Archives Maurice Lassablière

    Les premiers mois se passent dans l’inaction propre à la vie de garnison. A l’instar d’un ethnologue, l’auteur en profite pour découvrir les us et coutumes des autochtones. Il poursuit également sa collection de clichés photographiques qui illustrent son livre.

    Le "baroud" tant attendu survient enfin à la fin du mois de décembre 1941. L’objectif des Français libres, placés sous les ordres du colonel Leclerc, se résume à s’emparer de Tripoli avant les Britanniques. Dans leur progression vers la capitale libyenne, les postes italiens tombent inexorablement entre leurs mains.

     

    * Hommage au Compagnon Yves de DARUVAR, qui nous quitte ce 28 Mai 2018

    Source : "De Londres à la Tunisie, carnet de route de la France Libre"

     

    En juillet 1942, Yves de Daruvar est affecté au Groupe Nomade du Tibesti (GNT), stationné au Tchad, aux environs de Zouar. Il y fait son initiation à la vie de méhariste.

    A compter du mois de novembre 1942, il participe à la seconde campagne de libération du Fezzan, territoire libyen occupé par les Italiens.  Il s’y distingue en s'acquittant à la perfection des missions qui lui sont confiées durant l'investissement de la position fortifiée de Gatroun.

    Yves de DARUVAR : "Le 15 janvier (1943), le quartier général du général Leclerc nous annonce qu'en moins de trois semaines la conquête du Fezzan est terminée, Mourzouk, la capitale religieuse, et Sebha, la capitale militaire, étant occupées. Le 28 janvier, nous faisons mouvement sur Umm-el-Araneb. Après avoir formé une dernière fois notre carré méhariste près de ce poste, nous quittons définitivement, non sans émotion, nos braves " bossus " pour devenir, à l'exemple du G. N. B. (groupe nomade du Borkou) et du G. N. E. (groupe nomade de l'Ennedi) une banale compagnie d'infanterie transportée en camions, " à charrions ", comme nous avons coutume de dire.

    Malgré les 2.000 kilomètres que j'ai dans les mollets depuis Largeau, il me semble que la plus belle période de mon initiation coloniale prend fin avec celle de cette vie si sportive et si pleine, faite de volonté constante, d'efforts physiques, d'exaltation morale et de tant de poésie et de pittoresque. Retrouverai-je jamais, et vous aussi mes chers camarades méharistes, cette indépendance foncière et ces infinies satisfactions de commandement ? Quelle belle époque de notre vie, n'est-ce pas, que celle où nous pouvions ramasser nos forces dans le soleil et le vent du désert !  (3)

    Yves de Daruvar  prend part aux campagnes de Tripolitaine et de Tunisie en 1943.  Cette fois, Français et Britanniques affrontent une armée allemande pugnace. En mars et avril 1943, de violents combats ont lieu sur terre comme dans les airs.

     

    * Hommage au Compagnon Yves de DARUVAR, qui nous quitte ce 28 Mai 2018

    Source : "De Londres à la Tunisie, carnet de route de la France Libre" 

     

    Il conduit une patrouille de nuit à grande distance vers l'Oued El Hallouf et en rapporte des renseignements très intéressants. Il est blessé deux fois par des éclats d'obus au Djebel Garci : à la tête le 21 avril 1943, et très grièvement à la face et aux jambes quatre jours plus tard.

    Au cours de son  hospitalisation à Héliopolis en Egypte, il retrouve les blessés de la DFL, et notamment, Michel Bollot, blessé à El Alamein,  qui confie à Daruvar d'origine hongroise ce compliment de choix : " Avec tes qualités, quel dommage que tu ne sois pas un vrai Français !" (...)

    Sa convalescense s'éternisant, le lieutenant de Daruvar, blessé au Zagouan, prend quelques jours pour rendre visite à ses camarades en forêt de Témara (Maroc). Il arrive à temps . après de longues discussions entre Américains et Français, en effet, la 2e DB a été choisie pour représenter la France au cours du Débarquement de Normandie. Le départ est prévu pour la semaine suivante, en avril. 

    Entousiasthe, Daruvar entreprend le colonel Dio, puis les médecins militaires sur sa réincorporation. Les bandages qui entourent son visage ne plaident pas en sa faveur ! Le jeune officier joue sa dernière carte : il intercepte Leclerc et le supplie d'accepter. Le général sourit, le serre dans ses bras ; Daruvar a gagné ..." (2)

    Il rejoint  le Régiment de marche du Tchad (RMT, formé à Temara au Maroc en avril)  de la 2e Division blindée du général Leclerc nouvellement créée, comme officier d'ordonnance du colonel Dio.

    Yves de Daruvar débarque en Normandie début août 1944 avec l'état-major de la Division. Demandant à reprendre une activité combattante, il est placé à la tête d'une section et combat en Normandie.

    Après la libération de Paris, à la tête de la 1ère section de la 10e compagnie du RMT, il s'illustre magnifiquement par son audace et son calme à Andelot où, malgré de fortes résistances ennemies, il entraîne ses hommes et traverse la ville d'un élan irrésistible, faisant de nombreux prisonniers.

     

    * Hommage au Compagnon Yves de DARUVAR, qui nous quitte ce 28 Mai 2018

    Photographie d'un groupe d'Allemands fait prisonnier,  prise par le Lieutenant de Daruvar

    le 12 septembre 1944 - parismuseescollections.paris.fr

     

    * Hommage au Compagnon Yves de DARUVAR, qui nous quitte ce 28 Mai 2018

    Ordre de la Libération

     

    Grièvement blessé aux jambes le 17 septembre 1944 à Châtel-sur-Moselle, il ne peut achever la campagne.

    Naturalisé français en novembre 1944, le lieutenant Yves de Daruvar peut alors reprendre ses études à l'Ecole coloniale d'où il sort major. Démobilisé en février 1946, il obtient une bourse pour étudier aux Etats-Unis pendant six mois.

    Ensuite, de 1947 à 1950, il est chef de circonscription administrative à Madagascar puis, sous les ordres du gouverneur Pierre Messmer, successivement en Mauritanie (1952-1954), en Côte d'Ivoire (1955-1956) et au Cameroun (1957-1958).

    Yves de Daruvar est ensuite directeur par intérim de l'Office du Tourisme de l'AOF à Dakar (1958-1959) puis secrétaire général de la Côte française des Somalies (1959-1962).

    Haut-commissaire de la République aux Comores (juillet 1962- janvier 1963), il termine sa carrière au Commissariat à l'Energie atomique (1963-1981).

    Il était membre du Conseil de l'Ordre de la Libération par décret du 5 janvier 2007.

     

    * Hommage au Compagnon Yves de DARUVAR, qui nous quitte ce 28 Mai 2018

    Crédit photo : La Vie (2010)

     

    Yves de Daruvar avait assisté aux obsèques du Compagnon Claude Raoul-Duval, le 16 Mai dernier aux Invalides aux côtés de Hubert Germain.

     

    * Hommage au Compagnon Yves de DARUVAR, qui nous quitte ce 28 Mai 2018

    Crédit photo : Le Point - Afp Archives. Thomas Samson

     

    • Grand Croix de la Légion d'Honneur 
    • Compagnon de la Libération - décret du 17 novembre 1945 
    • Croix de Guerre 39/45 (4 citations) 
    • Croix de Guerre des TOE (1 citation) 
    • Médaille Coloniale avec agrafe avec agrafes "AFL", "Koufra", "Fezzan 1942, "Fezzan-Tripolitaine", "Tunisie 42-43", "Madagascar"
    • Médaille des Blessés 
    • Croix du Combattant 39/45 
    • Croix du Combattant Volontaire 39/45 
    • Croix du Combattant Volontaire de la Résistance 
    • Médaille des Services Volontaires dans la France Libre 
    • Médaille Commémorative 39-45 avec agrafes "Afrique, "Libération"
    • Commandeur de l'Etoile d'Anjouan (Comores) 

     

    * Hommage au Compagnon Yves de DARUVAR, qui nous quitte ce 28 Mai 2018

    Yves de Daruvar au Mont-Valérien le 18 juin 2012 © Michel Pourny

     

    Sources bibliographiques

    (1)    Les Compagnons de la Libération : Résister à vingt ans. Henri Weill, Editions Privat ; 2006 Extraits publiés sur le blog de Henri Weill 

    (2)    1061 Compagnons. Histoire des Compagnons de la Libération. Jean-Christophe Notin. Perrin, 2000

    (3)  De Londres à la Tunisie, carnet de route de la France Libre, Yves de Daruvar. Ed. Charles Lavauzelle et Cie, Paris, 1945.  Extraits  publiés sur le site de la Fondation Leclerc

    Biographie de l’Ordre de la Libération 

     

    La Fondation B.M.24 Obenheim présente
    ses sincères condoléances à sa famille

     

    Fondation B.M. 24 Obenheim   

    * Hommage au Compagnon Yves de DARUVAR, qui nous quitte ce 28 Mai 2018


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    * 76e Anniversaire de Bir Hakeim - Extraits (1) de la conférence de Claude J. Cornuel " Souvenir d'un vétéran de Bir Hakeim et d'El Alamein"

    Claude J. Cornuel

          Pour célébrer le 76e anniversaire de la Bataille de Bir Hakeim, nous avons choisi de vous présenter trois séquences extraites de la Conférence que donna à Alexandrie en 1981, Claude CORNUEL, qui fut l'un des vétérans de la 3e Batterie du 1er Régiment d'Artillerie à Bir Hakeim. 

    Les témoignages choisis, en accord avec sa fille, Marie Barat, focalisent sur les circonstances de l'engagement de son père à partir de Beyrouth (Mai-Juillet 1940), sur la vie quotidienne à Bir Hakeim avant le siège , et se termineront par la relation de sa Sortie de Bir Hakeim le 11 Juin 1942, lorsqu'il fut l'un des témoins directs de la mort du capitaine  René Gufflet, commandant de sa Batterie .

    Le texte intégral de la Conférence de Claude Cornuel sera publié (PDF)  le 11 Juin 2018. 

    Tous nos remerciements à Marie Barat.

     

    I. Les circonstances de l'engagement

     

    " Par quel chemin suis-je arrivé à Bir Hakim et surtout dans les Forces Françaises Libres ?

    J'habitais l'Egypte depuis 1933. J'y fus mobilisé en septembre 1939. Incorporé à Beyrouth après un court passage au tribunal militaire comme greffier et interprète d'allemand, je fus envoyé sur ma demande dans un peloton d’EOR, lequel en quatre mois devait nous envoyer à Saumur pour faire de nous des aspirants.

    A fin février 1940 j'étais Maréchal des logis, avec un Brevet de chef de section. Un dimanche, je décidai avec un camarade, lui aussi d'Alexandrie, le Maréchal des logis MEJEAN, de déserter le Mess et de nous payer un repas chez Lucullius, un restaurant situé face à la mer, non loin de Saint Georges.

    Nous y rencontrâmes un de mes camarades de Faculté André MOTTET, fondé de pouvoirs du Crédit Lyonnais au Caire. Mottet était secrétaire du Capitaine Gasser, l'officier d'ordonnance du Général Weygand, Commandant en chef du T. O. M. O. (Théatre d'Opération de la Méditerranée Orientale). Mottet, me confia qu'on recherchait un militaire de toute urgence, connaissant très bien l'allemand et l'anglais susceptible d'être employé à l'Etat-major. Quelques jours plus tard, après ma rencontre avec Mottet, je fus convoqué à l'Etat-major en vue d'un examen. Je passai l'examen sans aucune difficulté.

    C'est ainsi qu'après une enquête de moralité auprès de mon chef de corps, en l'occurrence le Commandant du 29ème train, je fus admis au 2ème Bureau, section du Chiffre du T. O. M. O. Dans l'ordre ascendant, mes chefs étaient (je leur donne le grade qu'ils possédaient à l'époque) :  Capitaine Breveté d'Etat-major BOISSEAU, chargé de la section ; Chef de bataillon LELAQUAI, Chef du 2ème Bureau ; Colonel de LARMINAT, Chef d'Etat-major ; Général d'Armée WEYGAND, Commandant le T. O. M. O.

    Dans le Bureau du Chiffre, " le saint des saints ", nous étions trois officiers et trois sous-officiers ; nous les sous-officiers, nous assumions la dactylographie des messages codés, traduits en clair, et unanimement nous étions tous capables de chiffrer à nouveau, à l'aide d'autres codes, les messages à diffuser aux échelons inférieurs sous contrôle des officiers. Nous couchions dans nos bureaux, sauf les jours où exceptionnellement nous n'étions pas de service. Notre nourriture nous était apportée par de plantons. Le régime de la Grande Trappe. A l'entrée du couloir menant à nos bureaux, une sentinelle baïonnette au canon veillait à notre tranquillité. Tous les télégrammes codés étaient incinérés après le déchiffrage. Mes deux camarades et moi-même avions prêté serment que les documents que nous aurions à connaître du fait de notre emploi devraient demeurer "Top secret". Nous n'avions pas à parler à l'extérieur de ce que nous voyions et entendions.

    A notre travail de chiffrement et de déchiffrement des messages envoyés et reçus, s'ajoutait un travail de traduction des messages interceptés en allemand, italien, anglais. Deux officiers et moi-même avions la responsabilité des messages en allemand. Les autres s'occupaient des écrits anglais et en italien. A une période antérieure de désœuvrement succède une période de suractivité, cela n'était pas mal. Les codes dont nous nous servions étaient immédiatement remis en place après usage dans un coffre-fort dont seul l'officier le plus élevé en grade avait la combinaison.

    D'abord à Beyrouth, rue de Phénicie, dans les locaux du T. O. M. O., ensuite après le départ du Général Weygand rappelé en France, dans les bureaux des écoles italiennes réquisitionnées après l'entrée en guerre de l'Italie ;  sous le commandement du Général MITTELHAUSER,   j'appartenais au 2ème Bureau.

    Le fait que j'étais à peu près le seul dans ce bureau à avoir une pratique courante de l'anglais me permit d'avoir souvent à faire avec la liaison britannique et de me trouver en contact avec le chef de mission : le Brigadier général SALISBURY-JONES. Je revis plus tard après la guerre Salisbury Jones à Paris à l'ambassade de Grande-Bretagne et nous évoquâmes notre relation à Beyrouth.

    C'est à cette époque que je fis également la connaissance de "Bob", le Capitaine de cavalerie Robert de KERSAUZON, notre officier de liaison à Jérusalem. Je retrouverai Bob plus tard à Vannes, comme Commandant-Général du Réseau.

     

    * * *

     

    Je m'éloigne de Bir Hakim, pensent mes auditeurs, mais si je n'avais pas été au 2ème Bureau à Beyrouth, dans les circonstances que j'évoque, je ne me serais peut-être jamais, jamais retrouvé dans les rangs de la France Libre.

    Je m'explique. Les renseignements qu'il m'était donné d'obtenir du fait du poste occupé me permirent très tôt de savoir où était ce que je considérais être mon devoir, dans les premières circonstances où mon pays allait être appelé à demander l'armistice. J'étais aux premières loges.

    A partir de mai 1940, j'appris par le détail ce qui se passait en France et ce que les journaux tendaient à nous cacher (je parle surtout des grands quotidiens d'information). Le déferlement des blindés allemands à travers la Belgique par la trouée de Sedan. Je connaissais particulièrement les lieux :  Dinant, la vallée de la Meuse,  Bouillon, la vallée de la Semoy, de nouveau Sedan sur la Meuse, point principal de la percée allemande vers l'ouest - c'est dans cette région que j'avais passé mes vacances d'été, quelques années auparavant avant de joindre mon poste en Egypte. Les chars de GUDERIAN conduits par ROMMEL s'avançaient à travers la France. Tandis que les Allemands pénétraient à l'intérieur du pays sans rencontrer de résistance organisée, les civils en débandade refluaient vers le Sud, au milieu d'une armée en retraite, dans certains cas même, abandonnée par ses chefs. Les uns gênant les autres.

    Du 15 au 28 mai 1940, capitulation des armées hollandaise et belge. Retraite des britanniques vers Dunkerque et leur ré-embarquement frisant la catastrophe.

    Pour vous donner une idée de l'étendue du désastre, permettez-moi d'emprunter à l'excellent ouvrage de J. R. Tournoux : Pétain de Gaulle,  le passage suivant :

    Du grand quartier général, tout au long des journées et des unités, un capitaine téléphone à de GAULLE, nommé général à titre temporaire et sous-secrétaire d'état à la guerre dans le gouvernement Paul Reynaud le 7 juin 1940.

    " Mon Général les allemands ont atteint tel et tel endroit ".

    " Ce n'est pas vrai".

    " Mais, mon Général, je vous informe, c'est la triste vérité "

    " Ce n'est pas vrai, vous n'avez pas le droit de dire cela ".

     

    * * *

     

    Pendant ce temps à Beyrouth, l'armée du Levant, dans son ensemble ne parvenait pas à se rendre compte de l'étendue de la catastrophe. Ceux à qui j'en parle me rappellent Gallieni, la défense de Paris, les taxis de la Marne...

    Malheureusement les Allemands sont entrés à Paris le 14 juin 1940.

    A Beyrouth, je touche un revolver modèle 92 au magasin d'armement. Il n'y a pas de munitions pour ce modèle. C'est une antique pétoire, digne tout au plus à figurer dans une panoplie d'armes anciennes.

    " Pourquoi pas un pistolet à armoiries " demandai-je à l'armurier ?

    " Il faut laisser croire que vous êtes armé ", me répondit-il.

    Le 10 juin, l'Italie avait déclaré la guerre à la France et à la Grande Bretagne. Les Libanais chez qui j'avais pris une chambre et chez qui j'entreposais les objets et les vêtements que je ne pouvais conserver dans mon bureau, me regardaient avec compassion. Ces braves gens avaient à mon encontre l'attitude que l'on a à l'égard d'une personne qui vient de perdre un être cher et sans rien dire me montraient qu'ils souffraient pour moi.  Chers Libanais, vous n'étiez plus jeunes quand j'habitais chez vous. Selon toute probabilité vous êtes morts maintenant, mais par votre attitude vous m'avez réconforté, je n’étais pas seul. Le Liban c'était un peu la France. Vous saviez par expérience ce qu'avait été une domination étrangère. De tout cœur je vous remercie de votre sympathie au sens propre du terme.

    Le 17 juin, Pétain demande l'armistice.

    Le 18 juin, c'est le fameux appel du Général de GAULLE.

    A vrai dire je n'avais pas écouté la radio, ce jour-là je n'étais pas de service et j'avais été me promener, seul, du côté de la grotte aux pigeons. Le jour était radieux. J'étais presque honteux de ma sécurité en face de l'insécurité des êtres qui m'étaient chers. J'étais sans nouvelles de ma famille restée en France depuis le début de mai.

    En rentrant à l'Etat-major, j'apprends par mes camarades que CHURCHILL a proposé l'union de la France avec la Grande Bretagne. Je leur dis " C'est un bobard !"  Non, pas du tout, disent-ils. C'est vrai. Cela n'a pas l'air de les enchanter. Je tombe sur le Capitaine BOISSEAU en sortant du Bureau, il me demande en me voyant surexcité : " Qu'avez-vous ? Quelle catastrophe allez-vous m'annoncer en plus de ce que nous savons déjà ?  ".

    Il me poussa dans son bureau, me fit asseoir. Malgré la différence de grade, je croyais pouvoir lui parler d'homme à homme. Je lui dis que je voulais continuer la guerre avec les Anglais, avec n'importe qui, ajoutai-je, contre les Allemands. Il en savait assez sur moi pour me demander si j'avais un passeport en règle. Je lui répondis " Oui ". Il ajouta : " Allez le plus rapidement possible au consulat d'Angleterre, sans vous faire voir de vos camarades et sans leur en parler ; je vais moi, voir nos amis anglais. Quand vous serez au consulat, demandez un visa pour la Palestine, je puis vous assurer que vous l'obtiendrez". " Bonne chance" reprit-il. " Ici nous ne nous reverrons plus, mais certainement plus tard ".

    Au consulat on me fit attendre, mais on me délivra mon visa assez facilement, sans que j'eusse à fournir d'amples détails.

    Je fus muté le lendemain au contrôle postal en attendant ma démobilisation. Le 25 juin l'armistice était signé.

    Je fus démobilisé le 4 juillet, vu que je venais d'un pays limitrophe et que ma classe 1927/2 était déjà ancienne. En uniforme que j'avais payé de mes propres deniers -  je n’avais pas assez d'argent pour me procurer des vêtements civils convenables, d'ailleurs qu'en aurais-je fait, ma détermination étant de rester combattant. Sans répit, ayant ôté mes écussons et mes insignes des grade, j'avais conservé une somme d'argent suffisante pour prendre un taxi avec des civils qui se rendaient à la frontière. J'arrivai à Ras el Nakoura, poste frontière de la Palestine. Le chef de poste consultant mes papiers me demanda mon adresse en Palestine. C'est la seule chose que j'avais oublié de préciser sur ma feuille de démobilisation. Je répondis que je désirais m'engager dans l'armée anglaise. Il téléphone à la garnison la plus proche, St Jean d'Acre pour expliquer le cas. Il fut répondu qu'on me conduise au poste, qu'un véhicule passerai me prendre.

    Avais-je bien fait ? A un certain moment, j'ai eu peur. Peur d'être refoulé.

    Enfin deux heures après, une voiture militaire avec un officier anglais et deux soldats de la M. P. (Police Militaire) affublés de leur fameuse casquette rouge vinrent me chercher. Je fus conduit auprès d'un major à qui j'expliquais mon cas et je citais comme référence le Brigadier-Général SALISBURY-JONES, qui avait quitté Beyrouth quelques jours auparavant, ses fonctions à l'Etat-major du T.O.M.O. ayant pris fin. Une demi-heure d'attente, le major téléphonait au Quartier Général de Jérusalem et tachait d'atteindre le Brigadier-Général ou quelqu'un de son entourage. Quelques minutes après il reparaissait dans l'antichambre où j’avais été " remisé ".  Il s'avança vers moi, me tendant mon passeport qu'il avait conservé et me dit en souriant : " You are welcome. I checked with the person you mentioned. It is OK. now ".

    Maréchal des logis chef, ce qui était à l'époque mon grade français inscrit sur mes papiers militaires, faisait illusion. Ma vareuse de toile kaki, faite sur mesure, ma culotte saumur, bien coupée, mes bottes bien cirées brillent comme des miroirs, ma cravate et ma chemise bien repassée, surtout mon anglais correct, le tout laissant supposer que j’étais un gentleman, m'avait dédouané. Chose étonnante je n'avais pas encore transpiré, ce qui peut paraître étonnant quand on pense à l'inconfort de la tenue réglementaire du militaire français en pays chaud et à la tenue sport et chemise manches retroussées de son équivalent britannique.

    Je fus envoyé à Haiffa dans la voiture de l'Etat-major de St Jean d'Acre, dans un camp de transit avec les Polonais, qui étaient passés sous obéissance anglaise. Je pris un repas au mess, débarrassé de mes soucis et fut conduit dans une assez vaste tente à deux lits de camp. Je devais rester seul sous cette tente.

    Le lendemain matin le R. T. O. me fit mander par un caporal et me remit un billet de chemin de fer pour Ismaïlia (Egypte), ainsi qu'un ordre de mission pour Moascar Camp où, parait-il, il y avait déjà des Français : un bataillon d'infanterie colonial venant de Chypre, un escadron de Spahis marocains venant d'Alep, le reste du bataillon français de Chypre venant de Tripoli.

     

    Résultat de recherche d'images pour "moascar camp 1940"

    Défilé du BIM au camp de Moascar

    C'est seulement en arrivant à Ismaïlia que j'appris ce qui venait de se passer à Mers el Kébir : une escadre française à l'ancre avait refusé l'alternative des Anglais : continuer la lutte contre l'Allemagne ou se laisser désarmer. Ayant refusé, elle avait été coulée par la flotte anglaise et 1 300 marins français avait trouvé la mort.

    " Le sort en étais jeté ". Malgré la peine que je ressentais de la perte éprouvée par notre marine et surtout de la mort de 1 300 de mes compatriotes dans ce désastre, je ne reculerai plus. L'Empire français subsistait, il ne tarderait pas à nous rejoindre. Je me trompais évidemment, comme l'avait dit de GAULLE, ce général dont j'avais lu deux livres. La France avait perdu une bataille mais il me semblait impossible qu'elle ait perdu la guerre. J'aurais conclu un pacte avec le diable pour me battre contre l'Allemagne nazie, malheureusement le diable c'était Hitler. J'avais à régler une affaire personnelle avec les Allemands : j'avais perdu mon père tombé le 3 septembre 1914, mon oncle le 6 juin 1915, tous deux morts au champ d'honneur.

     

    Je signai mon engagement aux F. F. L., contresigné par les autorités britanniques le 6 juillet 1940.

    De 1940 à 1942 je pris part à la campagne d'Erythrée avec le 1er B.I.M. (Bataillon d’Infanterie de Marine) qui combattit sous les drapeaux français et britannique, mais mon échelon maintenu en réserve fut retenu à Port-Soudan pour des raisons administratives : l'arrivée des bataillons noirs venus d'Afrique équatoriale avec le commandant de BOISSOUDY - plus tard général grièvement blessé à Damas - fit que je ne pus être mêlé à la bataille.

    De même, pendant la campagne de Syrie en 1941 avec les Australiens contre les Vichystes, je fus privé de me battre avec mes compatriotes attachés à Vichy. Il ne pouvait être question pour moi de me battre contre une armée à laquelle j'avais appartenu : mon rôle fut donc jusqu'à Avril 1942 d'aider à garder sous l'autorité française des territoires qui lui avaient été confiés par le Traité de Versailles.

    A moi s'offrait maintenant l'occasion de lutter contre des Allemands dont les conceptions aussi bien politiques que métaphysiques s'opposaient diamétralement aux miennes.

    Je ne voulais pas manquer cette opportunité. Comme me l'avait promis le Général KOENIG, j'allais bientôt être servi. (...)

     

    ***


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  • Leur propriétaire n'a pas souhaité être nommé, mais ceci ne nous empêche pas de le remercier bien chaleureusement pour la transmission de ces deux pièces issues de sa collection...

     

     Flamme de tambour ou de clairon du 1er RA

     

    * Trésors de collections... Le 1er RA....

     

    BATTLE DRESS DU COMPAGNON DE LA LIBERATION GASTON TAVIAN

     

    C'est la lecture aujourd'hui de la biographie de Edgar TUPET-THOME, dans laquelle est évoqué son camarade Gaston TAVIAN, qui a incité notre ami à nous communiquer la photographie de sa tenue...

     

    * Trésors de collections... Le 1er RA....

     Ordre de la Libération Lien

     

    * Trésors de collections... Le 1er RA....

     

    Gaston Tavian fut en avril 1941  l'un des cinq premiers engagés militaires secrets dans les Forces françaises Libres   (BCRARéseau Ali-Tir)

    Après avoir été "Brûlé" dans la Résistance début 1943, Gaston Tavian est alors volontaire pour une unité combattante et il est affecté à la 1ère Brigade française libre qui combat en Tunisie au Djebel Garci.

    Lieutenant au 1er Régiment d'Artillerie coloniale (1er RAC) de la 1ère Division française libre, il termine avec cette grande unité la campagne de Tunisie puis prend part aux combats d'Italie à partir d'avril 1944, du Garigliano jusqu'à Rome, et ensuite au débarquement en Provence et à la campagne des Vosges.

     ******

     


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    * Chaine de mémoire et "boules de neige"

     

    Cette image est une copie d'écran des dernières actualisations apportées au Livre d'Or des FFL "Françaislibres.net"

    Vous remarquez dans la liste  le nombre de pages renseignées sur des anciens du BIMP... et cela continue sur la page suivante.

    Il s'agit des citations - et parfois de photographies, issues du Carnet de route de Maurice MEHAUT que nous avions publié sur le blog fin Avril dernier. 

    La mise en valeur du Carnet de Maurice MEHAUT s'est opérée à travers plusieurs personnes :

    Gilles Mehaut a transcrit informatiquement le carnet de son père

    Blog DFL l'a publié. 

    Jean-Christophe Teva Shigetomi, de Tahiti, a identifié les Tahitiens présents sur une photographie de groupe :

     

    * Chaine de mémoire et "boules de neige"

     

    Avec Gilles, nous avons relevé les noms des camarades FFL cités dans le Carnet et opéré des recherches à leur sujet.

    Certains ne figuraient pas encore dans le Livre d'Or mais ont été identifiés en tant que FFL via le listing du SHD de Vincennes. 

    Jacques Ghemard, gestionnaire du Livre d'Or a créé les pages manquantes

    Et au final, nous avons pu avec Gilles enrichir les pages du Livre d'Or de citations et photos...

    ***

    Jacques Ghemard a considérablement transformé Le Livre d'Or ces derniers mois avec  l'incorporation d'un moteur de recherche sur la liste des dossiers militaires archivés au SHD, l'intégration progressive dans les pages individuelles des cotes de ces dossiers, mais aussi des lignes de renseignement de l'Amiral Chaline pour les FNFL et de la liste Ecochard pour les FFL en général.

    Et enfin, la création de nouvelles pages pour les FFL qui ne figuraient pas dans la liste officielle.

    Ce travail de confrontation des sources et d'intégration est  en cours, il est titanesque.

    Mais le nombre de FFL connus progresse ainsi de jour en jour : ils sont 53 747 dans le Livre d'Or aujourd'hui. Vous pourrez constater sa progression au fil des mois qui viendront.

    Mais au delà de l'amélioration des connaissances, à quoi tout ce travail peut-il servir ? 

    A accéler le travail des chercheurs, anonymes, ils sont nombreux, mais aussi des délégations départementales de la France Libre ou de toute personne souhaitant  s'engager dans un travail de mémoire sur son territoire.

    Quels hommes et femmes ont servi les Forces Françaises Libres dans ma ville, mon département, ma région ? Que puis je savoir à leur sujet, quelles orientations de recherche sont délivrées sur chacun ?  Le moteur de recherche du Livre d'Or, les pages individuelles renseignées vous apporteront de premiers éléments.

    Ces recherches vous réserveront bien des surprises, comme ce fut le cas au Havre où la Délégation FFL disposait au départ en 2015 d'un listing de quelque 300 FFL pour aboutir deux ans plus tard à plus de 500.

    Et quelles satisfactions de retrouver en ligne des photographies ou des citations dont on ne soupçonnait pas l'existence...

    ***

    La généalogie passionne les Français ; ici, sur le Blog, nous faisons de la "généalogie" à l"échelle de la grande famille de la 1ère Division Française Libre et de la France Libre.

    Et parfois, celle si s'apparente a une véritable "enquête policière", comme nous le faisait remarquer Gilles Mehaut, en recherchant toujours plus avant des informations sur le parcours de son Père, en découvrant qui étaient ses camarades, en élargissant ses connaissances à partir de nouvelles lectures de mémoires...

    S'agissant des Anciens de la DFL, Pascal Vanotti poursuit la mise à jour de l'Annuaire numérique initié en 2010... comme pour le Livre d'Or, le nombre d'Anciens recensés n'a jamais cessé de progresser (de 18 000 au départ, ils sont aujourd'hui plus de 26 000).

    Mais beaucoup reste à faire en terme de corrections et ajouts d'information, par le croisement - souvent fastidieux- des sources... un grand merci à Pascal...

    La lecture des mémoires d'Anciens de la DFL nous avait permis à l'origine du Blog en 2014 de raconter le parcours de Libération de la France 1944-1945. 

    Depuis, grâce aux visiteurs du Blog ou à nos rencontres, nous avons publié les Journaux de marche de René MARTEL, de Jean BERNHARDT, des extraits du Carnet de Michel ABALAN, et celui de Maurice MEHAUT. 

    A votre tour, qui sait,  deviendrez vous peut-être  vous aussi un jour, un contributeur de cette formidable chaine de mémoire individuelle et collective ?

     


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    * Nos derniers Compagnons : Edgar THUPET-THOME, Sas parachutiste, 98 ans

    Crédit Photo : Ordre de la Libération

     

          Né le 19 avril 1920 à Bourg-la-Reine, Edgar Tupët-Thomé choisit en octobre 1938, de devancer l’appel et s’engage au 8e Régiment de Zouaves à Mourmelon. Il prend part à l'évacuation de Dunkerque, son unité protégeant l'embarquement du corps expéditionnaire britannique. Fait prisonnier le 4 juin, il s'évade de Rexpoëde le 10 juin au cours de son transfert vers l'Allemagne.

     

    Parmi les 5 premiers engagés militaires secrets dans les Forces françaises libres

    Démobilisé en septembre 1940, il trouve un emploi à Clermont-Ferrand et entre par hasard en contact en novembre 1940 avec Roger Warin (réseau Ronald) dont il devient, avec Stanislas Mangin, un des adjoints. Il est particulièrement chargé de repérer des terrains d'atterrissage clandestins.


    En mars 1941, Roger Warin établit une liaison directe avec l'Etat-major de la France libre à Londres. Le 1er avril, Edgard Tupët devient, avec ses camarades de résistance (Mangin, Warin, Tavian et Maurice Andlauer), l’un des cinq premiers engagés militaires secrets dans les Forces françaises libres. 
    Il exécute des missions de liaison pour le compte de Pierre Fourcaud jusqu'à l'arrestation de ce dernier en août 1941. Il participe à la préparation de son évasion, malheureusement sans réussite.


    Envoyé par Warin en Grande-Bretagne, il quitte la France en août 1941, traverse l'Espagne et, via le Portugal et Gibraltar, et rejoint l'Angleterre où il fait un rapport sur les activités du groupe. 
    Sous le pseudonyme d'Edgar THOME, il est affecté à l'état-major particulier du général de Gaulle et suit une instruction parachutiste et l'entraînement du Bureau des Opérations aériennes (BOA).

    En Angleterre en novembre 1941, il retrouve Roger Warin et se voit chargé d'une mission en France par le Bureau central de Renseignements et d'Action (BCRA).
    Lors de son parachutage le 9 décembre 1941 dans la région de Châteauroux, il est blessé à la tête lors de l'atterrissage. Il devient chargé de mission, responsable des opérations aériennes et de la branche « Action » du réseau « Ali-Tir » dont Stanislas Mangin dirige la branche « Renseignements ». Adjoint immédiat de Mangin, dont il organise le départ par Lysander en février 1942, Thomé travaille comme agent de 1ère classe. En avril 1942 il fait partir Gaston Tavian dans les mêmes circonstances que Mangin.

    En raison des blessures reçues six mois plus tôt, il doit quitter la France pour pouvoir se soigner. Le 29 mai 1942, il, s'envole pour l'Angleterre et rejoint Londres.
    Promu lieutenant, il bénéficie d'une convalescence puis demande son affectation dans une unité combattante. En novembre 1942, il quitte l'Angleterre pour le Détachement d'instructeurs commando de Saint-Pierre-et-Miquelon, sous les ordres de Stanislas Mangin. En février 1943, il est affecté au Détachement (puis Bataillon) des Antilles dont il crée et commande la 2e compagnie qu'il entraîne jusqu'en juillet 1943.

     

    Breveté SAS Parachutiste

     

    * Nos derniers Compagnons : Edgar THUPET-THOME, Sas parachutiste, 98 ans

    2012, cour des Invalides -70e anniversaire de Bir Hakeim . Cliché Roumeguère

     

    En août 1943, le lieutenant Tupët-Thomé rejoint à sa demande le 4e Bataillon d'infanterie de l'air (4e BIA) à Camberley et est breveté parachutiste le mois suivant. Il rejoint le Special Air Service en Écosse. Il indique à ce sujet : « La formation militaire que nous avons reçue là-bas était très poussée. Nous étions surentraînés. Et il régnait un professionnalisme et un état d'esprit qui m'ont poussé. »
    En janvier 1944, il est muté comme commandant en second de la 2e compagnie du 3e BIA, qui devient en juillet 1944, le 3e Régiment de chasseurs parachutistes (3e RCP).

     

    Août 1944, il libère Daoulas (Finistère)

     

    Au début du mois d'août 1944, il effectue sa première mission parachutée dans le Finistère dans le cadre de la mission Derry 3 à la tête d’un groupe (stick) de 12 parachutistes français membres des SAS. Précédant la progression américaine, l'opération Derry visait à désorganiser les défenses adverses par le parachutage de commandos sur la Bretagne Nord.
    Le stick (groupe) Thomé est parachuté dans la vallée de la Mignonne à Runaher en Saint-Urbain. Les hommes sont tombés à plus de 10 kms de la DZ prévue et trop loin pour intervenir au niveau du pont de Plougastel.
    Au matin, cachés dans la lande, les SAS rencontrent deux résistants qui les conduisent au village de Runaher. Philippe Dubosc qui a une jambe cassée, est caché dans une grange.
    Conduit au château de Kerdaoulas, le lieutenant Thomé rencontre l'amiral de Boisanger qui est bien décidé à aider les parachutistes. Il fait alors prévenir la résistance locale et ensemble, ils décident d'effectuer un coup de mains contre le château de Kerisit, PC de la kommandantur de Daoulas.
    Dans l'après-midi du 5 août, l'attaque est lancée soudainement et avec vigueur. Au cours de l'attaque, le SAS André Briguet trouve la mort tandis que Louis Bellon est blessé. Les Allemands perdent 3 hommes et 36 sont faits prisonniers. Des renforts ennemis se présentent et les SAS doivent se replier à bord d'un camion en direction d'Irvillac.

    Le 9 août, vers 7 heures du matin, sur la route entre Sizun et Daoulas, Edgar Tupët-Thomé et ses hommes capturent une voiture d’état-major en tuant les Allemands qui l'occupaient, dont un officier. Ils ramènent la Mercedes K90 chez les Bouguennec, à la ferme du Cléguer où ils ont trouvé refuge. 
    Jean-François Bouguennec, 22 ans à l’époque : « Nous avions tué un veau pour les nourrir. Dix convives dans une petite pièce. Ils sont restés six jours »

     

    * Nos derniers Compagnons : Edgar THUPET-THOME, Sas parachutiste, 98 ans

    Sur cette photographie publiée sur le forum 39-45 Bretagne figurerait en tête, Edgar Tupet-Thome. 

    Légende : "Des Spécial Air service Anglais, commandés par le lieutenant Edgar Tupet Thomé (ici en tête de groupe) du 3ème RCP (Régiment Français) sur la place Général de Gaulle (actuellement) à Landerneau en Août 1944 dans le cadre de l'opération Derry".  Localisation: Ronan Urvoaz Crédit image: Flickr - Jean Michel Daoudal


    Le lendemain, Edgar veut essayer la Mercedes, et embarque deux de ses hommes, Guichard et Quinquis, avec lui. Quand ils veulent faire demi-tour au niveau de Landerneau, les Allemands sont derrière et commencent à évacuer la ville pour rallier Brest. Edgar Tupet-Thomé joue de l’effet de surprise et passe : « La liberté d'action qui était mienne me permettait de jouer sur l'effet de surprise chez l'adversaire. Ainsi, nous avons franchi le poste de contrôle ennemi à Daoulas dans un véhicule de commandement allemand, sans être remarqués. Notre action dans l'opération Derry est d'ailleurs toujours citée en exemple à l'école militaire de Saint-Cyr. »

     

    La poursuite en Franche-Comté

     

    De retour en Grande-Bretagne après la mission Derry, les hommes du capitaine Sicaud, 2e squadron du 3e SAS, prennent quelques jours de repos lorsqu'ils sont soudain rappelés d'urgence le 24 août et placés en état d'alerte.
    La compagnie doit être parachutée dans le Doubs afin de renforcer les maquisards du maquis du Lomont, bloquer la frontière suisse et harceler les unités ennemies qui battent en retraite vers la trouée de Belfort.
    Dans la soirée du 27 août, cinq Stirling du 190 squadron décollent de Fairford avec à leur bord, 41 hommes du 2e squadron et les trois membres de l'équipe Jedburg Brian. Les sticks du lieutenant Thomé, du capitaine Sicaud et de l'aspirant Anspach sont finalement sur le plateau de Montécheroux en même temps que le reste du stick Gourko.
    Le terrain est parfaitement illuminé par les maquisards et une foule nombreuse est venue assister au spectacle. Par contre, les hommes sont largués d'assez haut et beaucoup tombent en dehors de la DZ et se blessent, dont Edgar Tupet Thomé..

     

    Témoignage de René Giguelay, un des parachutistes des SAS qui a participé à ce fait d'armes :


    "À partir du 27 août, notre squadron, composé de 82 combattants, est à nouveau parachuté dans le Doubs, sur le plateau du Lomont, près de la frontière suisse, à 300 kilomètres de Lyon, où arrive la 1ère Armée française débarquée en Provence. 
    Le 6 septembre, [en réalité le 5] renforcé par trois autres sticks et 60 résistants, après liaison de l'officier commandant le régiment arrivé à Baume-les-Dames, nous attaquons le village de Clerval, nœud routier et ferroviaire défendu par deux centaines d'ennemis qui, après deux heures de combat, s'enfuient dans les collines boisées environnantes.
    Notre fusil-mitrailleur immobilise un train transportant des troupes qui s'enfuient également.
    Vers midi, nous apprenons que les blindés alliés qui devaient arriver, sont bloqués, faute de carburant, à 15 kilomètres. 
    Notre lieutenant THOMÉ, avec l'assentiment des 40 SAS, et malgré le départ des résistants, décide de continuer l'occupation du village.
    Vers 16 heures, nous repoussons une première attaque de l'infanterie allemande, mais vers 18 heures, 4 chars ennemis avancent, détruisant 2 wagons-citernes placés par nous en travers de la route.
    Ils n'arrivent à nous chasser du village que vers 20 heures, mais au prix de la perte d'un blindé détruit par notre engin anti-char PIAT (et de nombreux tués. Nous avons ainsi réussi à désorganiser le plan de repli de l'ennemi dans le secteur de Baume les Dames / Clerval et à faciliter l'avance des troupes françaises d'une quinzaine de kilomètres."

     

    En Lorraine...

     

    Edgar Tupet-Thome rejoint ensuite la 7e Armée américaine et, affecté à un groupe de reconnaissance divisionnaire, se distingue notamment à Arches le 23 septembre 1944, lorsqu’il prend des risques inouïs en traversant la Moselle après l'échec d'une opération américaine : sous les tirs de mortiers adverses, il ramène dans ses lignes un soldat américain blessé et le corps de l'un des siens tué dans le premier assaut.

     

    Dernières missions en Hollande

     

    Parachuté une troisième fois en Hollande le 7 avril 1945 dansle cadre de l'opération Amherst, il effectue avec sa section forte de 15 hommes de nombreuses attaques sur les voies de communication infligeant à l'ennemi de sérieuses pertes en hommes et matériel.

    La plus grande fierté d'Edgard Tupët-Thomé : « Avoir eu peu de pertes et ne pas avoir causé de dégâts aux civils. »

     

    En 1945, il démissionne de l'Armée et, après avoir été admis à l'Ecole coloniale d'administration, il est nommé administrateur des Colonies en janvier 1946 en Tunisie. Il devient ensuite Président Directeur Général de la Coopérative viticole de Takelsa en Tunisie.
    En 1950, il s’installe au Canada où il gère sa propriété (élevage, agriculture). De retour en France en 1955, il reprend des études, devient Ingénieur en Organisation scientifique du Travail et intègre le bureau d'Etudes techniques chez Singer, puis un laboratoire pharmaceutique à Neuilly.
    De 1961 à 1965, Edgard Tupët-Thomé est Ingénieur chez Panhard puis chef des agences dans une société de Tourisme.

     

    En 1981, chez Grasset, paraissent ses mémoires « Special Air Service. L'épopée d'un parachutiste en zone occupée ». Ce livre a depuis été réédité aux éditions Atlante : « les étapes de la guerre du commando parachutiste vont se succéder avant un "adieu aux armes" empreint de "nostalgie pour une époque où nous avons eu la chance rarissime de vivre loin des imposteurs, des tricheurs et des "habiles", entre hommes de bonne volonté".

    Il a longtemps vécu à Binic dans les Côtes-d'Armor, village dont était originaire sa bienveillante épouse et son plus fidèle soutien, Geneviève, décédée en Février 2018.

     

    * Nos derniers Compagnons : Edgar THUPET-THOME, Sas parachutiste, 98 ans

    CP : le Télégramme

     

    Le 5 juin 2017 l’ancien SAS parachutiste a été décoré à la mairie de Landerneau par les parachutistes finistériens comme libérateur de la ville en 1944. La borne de la Libération locale porte son nom.

     

    * Nos derniers Compagnons : Edgar THUPET-THOME, Sas parachutiste, 98 ans

    Crédit photo : Ouest-France

     

    Grand Invalide de Guerre, 98 ans aujourd’hui, Edgar Tupët-Thomé est soigné et réside à l’Institution des Invalides à Paris.

     

    Compagnon de la Libération - décret du 17 novembre 1945
    Grand Officier dans l'Ordre national de la Légion d'honneur
    Chevalier de l'Ordre d'Orange Nassau (Pays-Bas)
    Titulaire de :
    La Croix de Guerre 1939-1945 avec 6 citations
    La Médaille commémorative des Services volontaires dans la France libre
    The Military Cross (GB)
    The King's Medal for Courage in the Cause of Freedom (GB)
    La Croix de Guerre (Pays-Bas)

     

    ***

    Sources de cet article : Ordre de la Libération, FFL Sas.org

    , UNADIF 22, site sur la Libération de Clerval, Ouest-France, Le Télégramme.

    Référence bibliographique : Edgar Tupët-Thomé, Special Air Service. 1940-1945, l'épopée d'un parachutiste de la France occupée, Atlante éditions, 250 pages, 22 €.

     

    Cet article a été publié sur le Groupe Face Book L'Odyssée France Libre du Havre  le 26 Mai 2018 Lien


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