• * OPERATION DYNAMO, DUNKERQUE, 3 JUIN 1940 - La tragédie du Dragueur Emile DESCHAMPS - Témoignage de l’EV Jean DEMARTRES (1914-2008)

    OPERATION DYNAMO, DUNKERQUE, 3 JUIN 1940 

    La tragédie du Dragueur Emile DESCHAMPS 

    Témoignage de l’EV Jean DEMARTRES (1914-2008)

         En 2017, sur la suggestion d’un ami, j’ai acquis en ligne une lettre saisissante par laquelle l’EV de 1ère classe Jean DEMARTRES (1) racontait à sa sœur son évacuation de Dunkerque à destination de l’Angleterre au cours de l’opération Dynamo du 19 mai au 4 juin 1940 (2).

    Suite à mes recherches, j’ai appris que Jean DEMARTRES avait été président de l'association Marine-Dunkerque 39/40.

    Voici ce poignant témoignage, enrichi de précisions retrouvées sur la tragédie du vapeur Havrais l’Emile Deschamps.

    Southport, 10 Août 1940

    Ma chère Mirette,

    (…) « Le 2 juin, vers 9 heures du soir, le commandant de BOUILLANE (3) est venu me trouver alors que, en pyjama, je m’apprêtais à me coucher et à dormir du sommeil du juste, confortablement installé dans ma casemate, à l’abri de n’importe quel bombardement. Il m’a communiqué l’ordre de quitter Dunkerque pour gagner Douvres.

    Au dehors, les avions continuaient à nous déverser des tonnes de bombes, tandis que les 77 allemands arrosaient Dunkerque qui flambait depuis 14 jours.

    Je me suis donc habillé rapidement et aussitôt mis en devoir de rassembler tous les hommes, au total de 90, aidé de MONAQUE et GUERINEAU (4).

    Nous devions embarquer dans la nuit sur un torpilleur indéterminé qui devait arriver dans la nuit. Au fur et à mesure que les hommes étaient prêts, nous les expédions à travers la ville pour gagner le port, en longeant les murs pour se garer des éclats.

    C’est ainsi que j’ai rencontré le Commandant qui, me prenant ma valise des mains, m’a réexpédié en arrière pour faire presser les retardataires. J’ai donc pris la direction de l’arrière-garde et n’ai pu rejoindre le Commandant qu’environ une heure après, sur le port, au milieu d’une salve d’obus dont je me suis sorti que grâce à mon casque.

    Après avoir constaté qu’il ne nous manquait qu’un tué et rapidement soigné notre unique blessé, nous avons attendu toute la nuit, sous les obus, le torpilleur annoncé qui n’est jamais venu.

    Et c’est ainsi que nous avons atteint le jour, le 3 Juin.

    Vers 9 heures du matin, sous un soleil de plomb, devant le spectacle de 150 000 tonnes de mazout en feu à 1 kilomètre de nous, nous avons reçu l’ordre de nous embarquer sur un dragueur qui appareillait à 21 heures pour Douvres, avec environ 350 hommes de divers services de la marine  (5).

    Notre personnel était au complet, sans pertes nouvelles".

     

    * OPERATION DYNAMO, DUNKERQUE, 3 JUIN 1940 - La tragédie du Dragueur Emile DESCHAMPS - Témoignage de l’EV Jean DEMARTRES (1914-2008)

    LE DRAGUEUR EMILE DESCHAMPS (1922-1940) : avant-guerre, c’était un petit paquebot affecté à la ligne bien tranquille Caen-Le Havre, armé par la Compagnie Normande de Navigation à Vapeur au Havre. Il avait été réquisitionné par la Marine nationale, en septembre 1939 et armé comme dragueur auxiliaire.

    Jean DEMARTRES : « Nous avons ainsi navigué jusque vers minuit sous une protection considérable d’avions et de torpilleurs anglais. A ce moment, la brume s’est levée, et ayant faim, je suis descendu au carré. Peu après, le Commandant décidait de mouiller pour attendre le jour. Je me suis alors allongé pour faire un somme ( …) ».

     

    En effet, par une mer calme mais dans une brume épaisse, l’armada « Dynamo » voguait prudemment vers la Grande-Bretagne.

    Les hommes embarqués sur « l’Emile Deschamps » somnolaient, certains enveloppés dans de vastes couvertures car la bise était fraîche. De tous côtés des mugissements de sirènes indiquaient le voisinage d’autres navires. C’était un peu rassurant.

    Le 4 juin, le jour commençait à se lever ; à quelques encablures, l’Anne-Marguerite et la Ste Elisabeth naviguaient, elles aussi, un peu à l’aveuglette. Puis les côtes de Margate apparurent. Il était 5 h. du matin.

    Les soldats contemplaient avec soulagement cette terre promise baignée de brume.

    Jean DEMARTRES : « A 6 heures du matin le bruit des hélices m’a réveillé et je suis monté sur le pont pour voir où nous en étions. J’avais abandonné ma ceinture de sauvetage pour dormir et oublié de la remettre. En arrivant sur le pont, le froid particulièrement vif m’a forcé à rentrer et j’ai engagé la conversation avec MONAQUE qui m’avait suivi ».

    L’Emile Deschamps arrive à 6 milles de North Foreland, à l'embouchure de la Tamise, et prend la ligne de file derrière le dragueur de mines anglais Albury, lorsqu'à 06 h 20 …

    Jean DEMARTRES : « A 6 heures 20, une mine explosait à tribord, à la hauteur de la passerelle. Ici, les souvenirs me manquent et je me retrouve sur le pont, allongé sous un amas de bois provenant des superstructures alors que notre bateau coulait. A côté de moi, MONAQUE  (6) râlait, la figure en sang ».

    L’Emile Deschamps » venait de toucher une mine magnétique et coulait rapidement.

    La panique qui s’empara alors des malheureux donna lieu à des scènes terribles. En une minute le dragueur, la quille en l’air, s’enfonça dans la mer…

    * OPERATION DYNAMO, DUNKERQUE, 3 JUIN 1940 - La tragédie du Dragueur Emile DESCHAMPS - Témoignage de l’EV Jean DEMARTRES (1914-2008)

     

    Jean DEMARTRES : « Un rapide examen de la situation m’a montré que j’étais déjà à moitié dans l’eau, et le pied gauche serré comme dans un étau et impossible à dégager malgré tous mes efforts. Je ne peux apprécier ce que dura cette situation. Brutalement, le bateau sombrait et mon pied, toujours coincé, m’entraînait avec lui. Je me suis cru perdu, définitivement noyé et ne songeait plus à me sauver, cela étant impossible.

    En un instant j’ai vu le chagrin que vous causerait ma disparition. C’est alors qu’une violente secousse, l’arrivée sur le fond je crois, a disloqué à nouveau le bateau.

    Mon pied s’est trouvé libre. Bien qu’ayant bu de nombreuses tasses, je me suis mis à nager dans un dernier espoir. Je commençais à remonter quand ma tête a violemment heurté quelque chose. Je me suis enfermé dans quelque compartiment du bord et incapable de m’en échapper étant donné l’obscurité totale.

    A ce moment, brutalement, je vis de la lumière regagner la surface ; en suivant le mouvement, j’arrivais enfin à l’air libre. Le problème était alors de se maintenir à la surface, empêtré dans mon manteau sur lequel j’avais mon révolver avec un baudrier et ceinturon, un pied qui me faisait horriblement mal, et à bout de souffle.

    Apercevant deux madriers, et en nageant tant bien que mal, j’arrivai à en glisser un sous chaque bras. La mer était couverte de mazout, quelques chalutiers, un cargo anglais et un torpilleur anglais formaient déjà un cercle autour de nous. Au milieu, quelques débris, quelques hommes essayant de nager et beaucoup de cadavres.

    Certains camarades chantaient la Marseillaise.

    Très rapidement, un chalutier français me ramassait et aussitôt sur le pont, étant donné que je ne pouvais rien bouger, pas même une main, un second maître me coupait mon uniforme, et me frictionnait violemment au cognac. Il me rhabillait ensuite de vêtements secs.

    C’est pourquoi, pas une minute, je n’ai eu froid.

    Arrivé très rapidement à l’hôpital de Margate, presque aussitôt, j’étais dirigé sur la salle d’opération et endormi.

    A 5 heures du soir je me réveillais, la jambe gauche dans le plâtre, sans y avoir rien compris. Je pensais qu’un mois de patience arrangerait tout. La nuit a été fort mauvaise.

    Violemment secoué par l’explosion, je commençais à dérailler et à avoir des cauchemars, alors que mon plâtre me faisait horriblement mal.

    Je ne me suis endormi que grâce à une piqure de morphine. Le lendemain, départ pour Maidstone où nous devions rester du 5 au 8 Juin. Ma jambe me faisait de plus en plus souffrir et je ne dormais qu’à coups de morphine. Pendant ce temps une douleur à la hanche droite accompagnait chaque mouvement. J’ai cru longtemps qu’il s’agissait de rhumatismes.

    Le 8 Juin, départ pour Arlesey où nous devions tomber dans l’hôpital rêvé. Construit dans un immense parc, en pleine campagne, au milieu des bois, nous avons été idéalement soignés.

    Le 17 Juin, une radio m’apprenait qu’en plus de mon pied gauche, j’avais deux fractures au bassin, côté droit, presque dans l’articulation de la hanche. J’avais donc les deux jambes cassées, l’une au pied, l’autre à la hanche, avec de plus la jambe droite paralysée. Je suis ainsi resté couché sur le dos avec défense de bouger jusqu’au 21 juillet où j’ai été autorisé à faire une première sortie sur un fauteuil roulant.

    Entre temps, le 15 juillet, lorsqu’on m’a enlevé le plâtre, j’ai eu la mauvaise surprise de voir mon pied presqu’aussi gros que le genou. Cela m’a expliqué pourquoi ce plâtre m’avait fait tant de mal. Avant-hier, on nous a à nouveau changé d’hôpital et nous sommes maintenant aux environs de Liverpool à l’adresse suivante : Jean Demartres, Emergency Hospital Southport – Lancashire". (…)

    L’EMILE DESCHAMPS fut le 243e navire coulé au cours de l'Opération Dynamo…

    Il n'y eut que 72 ou 85 rescapés (selon les sources), dont Hervé CRAS, médecin de marine et écrivain français, plus connu sous le pseudonyme de Jacques MORDAL (1910-1980), auteur d’une trentaine d’ouvrages sur la 2e Guerre Mondiale, dont La Bataille de Dunkerque (1948) et Bir Hakeim (1951).

    Ceci explique la photographie de la dédicace, qui se passe de commentaires…

    * OPERATION DYNAMO, DUNKERQUE, 3 JUIN 1940 - La tragédie du Dragueur Emile DESCHAMPS - Témoignage de l’EV Jean DEMARTRES (1914-2008)

     

    Au terme de son récit, Jean DEMARTRES s’ouvrit à sa sœur de ses questionnements sur l’avenir :

    « … quand je serai guéri, que vais-je faire. Si tu lis les journaux, tu connais le nom du général de Gaules (sic) et tu connais les buts qu’il se propose. Tu connais aussi la situation en France ainsi que l’attitude de Pétain. C’est donc pour nous l’alternative Pétain-De Gaules (sic).

    Que devons-nous faire ? Après de mures réflexions et avoir envisagé ce que Maman pourrait en penser, je crois de mon devoir de ne pas chercher à gagner la France.

    Notre seul espoir est dans une Victoire de l’Angleterre. C’est notre seule chance de retrouver une vie heureuse. Nous devons donc l’aider si nous le pouvons. Je crois donc devoir rester ici dans une usine comme ingénieur, cela dut-il m’en coûter plusieurs années de séparation. Je pense que tu m’approuveras et Maman aussi, le jour où elle sera en mesure de bien juger ma conduite. Notre père n’est pas mort (7) pour ce que nous voyons maintenant.

    Suivons son exemple, même s’il est pénible et dangereux. Je ne peux malheureusement pas l’écrire à Maman, de peur de lui attirer des ennuis (…) ».

    Il semble que Jean DEMARTRES n’ait pas poursuivi dans cette voie.

    Nous ignorons les suites de son parcours même si nous savons qu’il survécut à la Guerre.

    Notes

    1 Jean Georges Édouard DEMARTRES né le 16 août 1914, à Toulon (Var), enseigne de vaisseau de 1ère classe. Il est décédé le 8 janvier 2008 à Paris 14e.
    2 L’Opération Dynamo permit à quelques 338 682 hommes, dont 123 095 Français, de quitter la poche de Dunkerque.
    3 Capitaine de frégate Charles Marie Camille BOYER DE BOUILLANE né le 03-02-1885 à Valence (26)) Mort pour la France le 04-06-1940 (Dunkerque, 59)
    4 Pierre Auguste GUERINEAU, né le 05-06-1903 à Saumur (49) enseigne de vaisseau, service des transmissions de Dunkerque. Mort pour la France le 04-06-1940 (Margate - hôpital général de Saint Peters Road, Angleterre)
    5 En fait : le personnel du Bastion 32, 350 marins et officiers de l’armée de terre, plus une trentaine de civils et de nombreux prisonniers allemands débarqués du Saint Octave.
    6 Jean, Léonce, Marie, Joseph MONAQUE Dernier grade : Enseigne de vaisseau de 1ère classe Mort pour la France le 4 juin 1940 à bord du Emile Deschamps
    7 Edouard Jean DEMARTRES (1883-1917), Lieutenant de vaisseau, disparu à bord de l’aviso-torpilleur Cassini, qui saute sur une mine le 28 avril 1917 devant les gorges de Bonifacio.
     

    Archives Florence Roumeguère, mai 2020


  • Commentaires

    1
    Guedeney
    Mardi 26 Mai à 18:08
    Je viens de prendre connaissance de votre article du 24 mai.mon frère et moi avons bien connu Mr Demartre étant nous même petit fils et petite fille d'un rescapés marin de l'emile Deschamps.
    Nous ne savons pas grand chose car notre grand père est DCD en1987 et à cet époque certains anciens combattants ne parlaient pas beaucoup dela guerre
    Si vous avez mon message nous aimerions avec mon frère approfondir cette époque et la mission dynamo.
    Bien à vous.
    Chantal Guedeney
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