• * Survivant de Bir Hakeim par Domingo LOPEZ - 7 - La Campagne d'Italie (au Garigliano, Printemps 1944)

     

    * Survivant de Bir Hakeim - 7 -

    Nous poursuivons les récits de Domingo Lopez qui, dans l'épisode précédent, venait d'arriver  avec le corps expéditionnaire dans la baie de Naples,  en vue de combattre dans  la Campagne d'Italie... Si la montée au front à travers les villages de montagne ressemble à un reportage buccolique sur la campagne italienne de l'époque, le ton va vite prendre une autre tournure dans les combats du Garigliano et les tensions avec les officiers... Ne l'oublions pas la Campagne d'Italie fut l'une des plus rudes pour la 1ère DFL. 

    * Survivant de Bir Hakeim par Domingo LOPEZ - 7 - La Campagne d'Italie (1/2)  (Printemps 1944)

    Nous descendîmes du bateau et les camions arrivés avant nous nous attendaient déjà. Nous traversâmes la ville, appréciant les dégâts causés par les bombardements, particulièrement dans le quartier du port.

    Par des routes poudreuses - à la fin nous étions obligés de mettre nos mouchoirs sur nos nez et nos bouches pour respirer, nous parcourûmes 80 kilomètres pour nous arrêter dans un village appelé ALBANOVAAprès l'installation au camp, nous commençâmes les exercices avec les nouvelles mitrailleuses pour les avoir parfaitement en main.

    Nous fîmes une marche à pied avec tout l'équipement sur le dos jusqu'à RIO VOLTURNO, soit environ 30 kilomètres.Peu après, nous quittâmes ALBANOVA pour nous enfoncer dans les montagnes par une route en zig-zag. Entre les pics élevés des Appenins, il y avait des villages qui étaient moins élevés que la route, ce qui nous obligeait à regarder en bas pour les voir.

    Les paysans de ces contrées ne perdaient pas un mètre de terre cultivable, c'était évident, car toutes les pentes de ces montagnes étaient ensemencées. En chemin, nous vîmes une seule ville qui nous parut de quelque importance : AVELINO, qui était encadrée par les pics ; bien que pas très grande, elle nous sembla très jolie et d'architecture moderne.

    A partir de là nous montions de plus en plus, les villages se raréfiaient et on sentait la différence de température.

    A mesure que nous avancions le chemin se faisait plus difficile, jusqu'à ce que nous entrions dans un petit village dont les habitants étaient rassemblés sur l'unique place pour nous voir. Leur curiosité était due au fait qu'ils n'avaient jamais vu de soldats étrangers et naturellement nous attirions les regards.

    Notre compagnie fut logée dans l'école. Le hameau en question s'appelait BAGNOLI D'IRPINO ; des ruelles très hautes dont quelques-unes avec beaucoup d'escaliers ; des maisons de trois étages d'une architecture très ancienne, des jeunes filles propres, robustes, aux joues lisses comme des pommes et des jeunes hommes qui, pendant que les femmes travaillent - semant, labourant ou transportant des charges de bois de chauffage de plusieurs kilos, de la vallée jusqu'en haut de la montagne, passent leur temps chez le coiffeur ou à la taverne, la cape bien croisée, en bavardant.

    Ce que nous avions déjà remarqué à ALBANOVA, nous le vîmes ici : l'âne, la vache et d'autres bêtes dormaient avec les gens ; en cela, les paysans italiens ressemblaient aux arabes, et aussi dans le fait que les femmes travaillaient et que les hommes regardaient.

    Il se révéla être un village très riche pour nous, car il possédait un petit vin qui était un nectar, et de grandes quantités de jambon cru qui se vendait au prix dérisoire de 150 lires le kilo. L'air sec et froid de la montagne ouvrait l'appétit, nous mangions du jambon qui nous donnait soif et pour cette soif nous  buvions beaucoup de vin.

    Comme distraction nous allions à la fontaine où lavaient les femmes, pour leur faire les compliments que la connaissance de la langue nous permettait.

    Dans ce village il y avait deux choses dignes d’être mentionnées t les ruines d'un château du moyen âge et l'église qui, bien que très pauvre d'aspect extérieur, était arrangée à l'intérieur avec un luxe et des ornements d'une valeur incroyable | cela s'expliquait par la profonde implantation de la religion catholique dans l'esprit du peuple Italien.

    Le jour de la fête traditionnelle de la Légion, nous eûmes un déjeuner extraordinaire arrosé de toutes sortes de boissons, la foire dura pendant trois jours et chose rare, bien que nous nous soyons battus entre nous, il n'y eut aucun incident entre les civils.

    Nous commençâmes l'entraînement pour faire la guerre de montagne et pour cela nous montions jusqu'à un monastère qui était à 1000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Ledit monastère avait été abandonné par les moines qui l'habitaient. Pour entrer dans la cour qui était entourée de très hauts murs on montait un petit escalier et sur chaque marche était marqué le nom d'un saint. Toutes les portes étaient fermées et nous montâmes au clocher qui n'avait qu'une seule cloche, mais de grande taille, d'environ 2 mètres de diamètre , et délicatement gravée. Nous la fîmes sonner et son bourdonnement se répercuta pendant plusieurs minutes, se perdant dans la vallée. Le paysage qui s'offrait à notre vue du haut de ce monastère était d'une beauté très rare.

    Il nous semblait voir, en regardant vers la vallée qui s'étendait à nos pieds, entourée de montagnes, la carte de la région dessinée en relief et peinte par la palette magique de quelque merveilleux peintre, et au-dessus, comme toit, le bleu profond du ciel, caractéristique du sud de l'Italie.

    Lorsque nous descendîmes du clocher nous vîmes que quelques légionnaires avaient forcé une porte et nous entrâmes aussi.

    De précieux lustres de cristal pendaient au plafond, des habits monacaux,  des calices de valeur, de véritables œuvres d'art jonchaient le sol avec des missels et beaucoup d'autres choses encore, que les légionnaires retournaient avec une véritable fureur. Clouée au mur se trouvait une plaque de bronze, souvenir que le prince Humbert avait laissé lors d’une visite faite a monastère.

    Après un léger froid, le capitaine SIMON fit former la compagnie, ordonnant d’ouvrir les musettes et aux sous-officiers, d’en vérifier le contenu.

    Ceux qui eurent le temps de le faire jetèrent par-dessus le mur ce qu’ils avaient pris, et ceux qui furent surpris avec quelque chose durent le reporter là où ils l’avaient trouvé ; ensuite le capitaine se plaça face à nous et, jouant avec son pistolet, il nous dit « n'oubliez pas que nous sommes des soldats et non des bandits. La prochaine fois que cela se produit, c'est lui qui parlera », et il nous montra le colt. Ensuite il vira sur les talons et nous fit un signe pour commencer la descente. Les Espagnols étaient furieux et le traitèrent de « jésuite ».

    Le lendemain nous fîmes une autre marche, escaladant deux pics encore plus élevés et parcourant une trentaine de kilomètres ; bien que la marche fut plus dure, nous sentîmes moins de fatigue que la première fois.

    La veille du jour de notre départ au front il y eut une réunion de tout le bataillon et, après une minute de silence pour les morts, on nous remit la médaille coloniale avec une plaque qui portait gravé le nom de "Bir-Hakeim" à tous ceux qui avaient participé à cette bataille. 

    JUSQU’A LA LIGNE DE FEU DE LA LIGNE GUSTAV AU GARAGLIANO

    * Survivant de Bir Hakeim par Domingo LOPEZ - 7 - La Campagne d'Italie (1/2)  (Printemps 1944)

    Carte Guy Crissin - ADFL

    Nous nous préparâmes avec enthousiasme pour le voyage que nous allions entreprendre et dont la destination était le front. Un peu avant le coucher du soleil nous sortîmes de BAGNOLI D'IRPINO et attendîmes la nuit noire pour nous mettre définitivement en route.

    Sans savoir dans quelle direction nous allions, nous voyageâmes jusqu'aux premières heures de la matinée, nous arrêtant à SAN CLEMENTE d'où nous entendions la rumeur du front connue de tous. Nous passâmes la nuit dans le village, et le lendemain au crépuscule nous montâmes dans les camions qui nous conduisirent à un endroit où des mules nous attendaient. Nous chargeâmes sur elles les armes et les bagages et continuâmes à cheminer à pied. Après quelques minutes de marche nous commençâmes à voir des batteries d’artillerie, et nous continuâmes jusqu'à un endroit où nous allions passer la nuit

    Nous étions fatigués et nous jetâmes n'importe où la couverture et la tente qui constituaient notre lit en ligne ; nous nommâmes les hommes de garde et nous préparâmes à dormir.

    A midi le lieutenant GUERARD, chef de la section, nous mit au courant de ce qui se préparait et de la mission que nous aurions à accomplir pendant la nuit.

    Nous mettrions les pièces derrière l'infanterie qui allait attaquer. L'objectif à prendre était le MONT MAYO, un des points forts de la ligne Gustavo, devant laquelle les américains étaient arrêtés depuis plusieurs mois.

    Lorsque la nuit fut tombée, nous nous mîmes en marche et il nous était recommandé le plus grand silence. Nous allions tous dans le plus grand silence, et lentement. Si quelque obstacle obstruait le chemin, l'avertissement courait du premier au dernier : attention un trou, attention un fil de fer ! les avis couraient pendant que nous nous déplacions comme des ombres.

    Nous croisâmes un poste de fusiliers-marins qui nous recommandèrent de nouveau le silence et nous continuâmes à avancer. Fil de fer ! une flaque ! attention ! Les avertissements se succédaient sans cesse. Si une caisse de munitions faisait du bruit en se cognant contre autre chose par un mouvement brusque de celui qui la portait, nous nous arrêtions immédiatement et écoutions avec attention… ensuite nous repartions.

    Enfin nous arrivâmes aux positions où nous devions nous installer. Nous nous mîmes à ramasser des pierres pour élever un mur circulaire et cacher les mitrailleuses à l'intérieur pour qu'elles ne soient pas visibles au grand jour. Heureusement le terrain était pierreux et nous pûmes le faire sans grande difficulté. Ensuite nous arrachâmes des herbes et des rameaux d'arbres et les posâmes au-dessus de la pièce pour la dissimuler. Il devait être 11 heures du soir lorsque l'artillerie commença à tirer. Lorsque le feu cessa, le 22e Bataillon de nord-africains se lança à l'attaque en traversant la rivière Garigliano. L'attaque dura toute la nuit et ce fut avec une certaine nervosité que nous vîmes poindre l'aube. De nouveau nous entrâmes en action. Nous essayâmes de localiser les armes automatiques ennemies ou quelles qu’autres qui entravaient la progression de notre infanterie légère, pour faire feu dessus.

    Tirer depuis notre position n'était pas sans danger, car, une fois localisés, nous serions une cible facile pour les mortiers ennemis.

    Pour cette raison, bien que nous ne le manifestâmes pas, nous aurions désiré en notre for intérieur, ne pas avoir à ouvrir le feu. Ce souhait ne fut pas exaucé, car bientôt la pièce qui était à notre droite se mit à cracher furieusement du plomb.

    Au sommet de la montagne nous avions surpris le mouvement de retraite d'un groupe d'allemands. Alors nous essayâmes de les mitrailler, car la retraite se généralisait, laissant seulement quelques éléments isolés pour protéger le gros des forces qui essayait de se sauver.

    Nos troupes s'étaient emparées des pics les plus élevés, le plus dur était fait. Notre division avait accompli une nouvelle prouesse.

    En quelques heures seulement l'ennemi avait été repoussé d'une ligne fortifiée, occupée et préparée pour lui pendant plusieurs mois.

    Le ratissement de notre secteur effectué, il nous fut accordé une journée de repos, à la fin de laquelle nous nous mimes en marche de nouveau.

    Tout se chargeait dans les camions, les équipements et les armes lourdes, seules les armes Individuelles restaient en notre possession.

    Nous marchâmes de 25 à 30 kilomètres et nous arrêtâmes dans un champ entouré d'arbres où nous attendaient des camions ; nous dormirions ici pour arriver en ligne à l'aube.

    Réunis autour des camions nous cherchions des couvertures pour dormir quand, tout à coup, l'endroit fut brillamment éclairé par les fusées avec parachutes que jetaient les pilotes allemands.

    Nous pensâmes qu'ils allumaient pour bombarder l'artillerie comme ils avaient pour habitude de le faire, et nous restâmes à regarder ce qui allait se passer.

    Mais bientôt les moteurs rugirent dans notre dos et les avions se précipitèrent sur nous, à peine eûmes-nous le temps de nous jeter au sol, quelques-uns même ne purent le faire, que les petites grenades commencèrent à éclater, quelques-unes si près de nous qu'elles nous soulevaient de terre. En quelques instants, trois appareils piquèrent, nous arrosant de leurs bombes avec une adresse meurtrière.

    Lorsqu'ils se retirèrent partout on entendait des cris et des plaintes de douleur.

    Dans l’obscurité nous portâmes secours aux victimes qui étaient nombreuses pour les transporter aux ambulances le plus rapidement possible. Cette tâche accomplie nous essayâmes de savoir qui étaient les morts et les blessés de la section.

    Il y avait un mort, le corse MARIANIS, et quatre blessés, tous faisaient partie de notre mitrailleuse. Nous restions seulement deux et nous pensions que nous avions un bien mauvais début en Italie. *

    Cette nuit-là ils nous tuèrent 27 hommes, en blessèrent plus de 100 et incendièrent un camion de munitions, en plus des victimes des autres unités qui campaient alentour et qui avaient aussi leur part.

    Au matin nous enterrâmes les morts, montant ensuite en premières lignes où nous passerions la nuit, pour le lendemain commencer une avance.

    A l'aube nous fûmes réveillés par les premiers coups de canons allemands.

    Roulés dans un trou, écoutant le sifflement des obus et les explosions qui parfois étaient si proches qu'elles nous faisaient siffler les oreilles, nous pensions que d'un instant à l'autre nous devrions sortir de ce trou en champ découvert pour aller à la mort, et cela nous serrait le cœur d'évoquer les êtres aimés qui nous attendaient au pays, si lointains et pourtant si proches de nous et continuaient les sifflements, les éclatements d'obus que par moment nous entendions sans entendre, absorbés par nos pensées très lointaines de la triste réalité, si notre dernière heure avait sonné à cet instant, nous serions morts avec la plus grande tranquillité.

    A L’ATTAQUE DU MONTE LEUCIO (20 Mai 1944)

    * Survivant de Bir Hakeim par Domingo LOPEZ - 7 - La Campagne d'Italie (1ère part.)  (Printemps 1944)

    La DFL dans le secteur du Monte Leucio - Paul Gaujac

    L'ordre fut donné de commencer l'attaque, nous sortîmes de nos trous. Nous concentrâmes nos cinq sens sur ce que nous allions avoir à faire, ne rien laisser au hasard, avoir tous les muscles en alerte pour faire le mouvement qui pouvait nous sauver la vie, essayer de voir un trou, une pierre assez grande, ou une aspérité du terrain pour se cacher au moindre signal de danger.

    De colline, en colline, sans que les Allemands nous opposent de résistance, nous atteignîmes le but désigné par le commandant.

    * Survivant de Bir Hakeim par Domingo LOPEZ - 7 - La Campagne d'Italie (1ère part.)  (Printemps 1944)

    Jacques Pernet CP : Ordre de la Libération

    Enthousiasmé, le Capitaine PERNET, qui commandait nos forces composées de deux compagnies d'infanterie, une section de mortiers, une autre de mitrailleuses, sollicita du commandant MOREL, chef de bataillon, l'autorisation de continuer la progression, ce qui lui fut accordé.

    MOREL. CP : Ordre de la Libération

    Nous continuâmes chaque fois plus vite sans avoir à nous employer à fond ; l'ennemi continuait à reculer, s'arrêtant seulement dans les endroits faciles à défendre et il n'y eut que trois brèves escarmouches.

    Avec fort peu de pertes nous prîmes un nouvel objectif, mais le Capitaine ne se trouva pas satisfait et, avec l'autorisation du commandant nous continuâmes la progression.

    Les choses allaient si bien que nous avions peur d'une (…) et prîmes de nouveau des précautions que nous avions abandonnées en raison de la facilité rencontrée jusque-là. Nous arrivâmes au MONT LEUCIO, une montagne assez haute servant d'observatoire aux boches et il tomba aussi entre nos mains.

    Nous étions exténués et dans cet état où il parait impossible de faire un pas de plus, quand on nous ordonna de continuer jusqu'à deux collines situées à environ une centaine de mètres de là, pour rendre plus sur le terrain conquis. C'étaient les dernières parties élevées avant d'entrer dans la vallée du FLEUVE LIRI.

    Nous commençâmes l'ascension, mais par la fatigue accumulée, commença à brûler en moi une rage sourde contre tout et contre tous.

    Peu de mètres avant d'arriver, trébuchant contre une racine, je tombai, restant ainsi jusqu'à ce que vienne le Lieutenant : « Allons, encore un petit effort et ça y est ».

    Ici, il n'y avait pas de petit effort qui tienne, nous n'étions pas des bêtes et j'allais rester là. Qu'ils viennent les allemands et les chinois aussi…

    Sans perdre patience devant cet acte de rébellion, avec de bonnes paroles, il me convertit et je continuai, bien que rouspétant. C'était bien facile pour lui avec un pistolet, mais nous… - et je lui montrai la pièce qui pesait 25 kilos, je voudrais l'y voir.

    II ne répondit pas. Ce qui l'intéressait c'était que nous arrivions, et nous arrivâmes.

    A peine avions-nous terminé de camoufler la pièce que les obus commencèrent à siffler. Avec le pic portatif nous essayâmes de faire un trou pour nous protéger, mais bien que travaillant désespérément jusqu'à nous faire des ampoules dans les mains, nous arrivâmes seulement à creuser sur une profondeur de quinze ou vingt centimètres ; le terrain était pierreux, et le piquer avec nos outils ne produisait que des étincelles.

    A peine calmée, la frayeur qu'avait déclenchée en nous l'imminence du péril, que nous nous laissâmes tomber dans le petit trou. Ce geste nous sauva la vie, car à ce moment un obus éclata à cinq ou six mètres derrière, et les éclats passèrent à peu de centimètres de nos têtes.

    L'air brutalement déplacé nous fit tomber le casque sur le nez ; nous regardâmes vers la pièce ou COLOMINES était de permanence et ne le voyant pas... « Colomines, Colomines, es-tu blessé ? » Il ne répondit pas, car il était en train de se sortir de sous une branche cassée par la mitrailleuse, et qui lui était tombée dessus. Quand il eut réussi, le temps de se palper pour voir s'il n'avait pas de blessure, il nous dit « je n’ai rien d'autre qu'une peur majuscule ».

    Entre-temps l'alarme avait été donné et dans la vallée, avançant dans notre direction, des forces d'infanterie allemande avaient été vues. Cette fois les rôles étaient renversés ; ils attaquaient et nous devions nous défendre. La lutte s'engagea.

    Une radio portative, près de l'endroit où nous étions, communiquait avec le poste de commandement, répétant comme une mélopée « Poste difficile à défendre. Poste difficile à défendre ! », I et la voix du commandant répondit froide et tranchante : « Il faut la défendre ! ». « Vous avez entendu ? », demandâmes-nous à l'Allemand SCHNEIDER, chef de la pièce, et à COLOMINES. « Je crois que oui », répondit le gros allemand, en retirant une balle de son arme pour la mettre dans sa poche.

    Que fais-tu ? interrogea COLOMINES. Il répondit : « C'est pour qu'ils ne me prennent pas vivant ».

    Le combat continuait en face à face sanglant - quelques camarades passèrent près de nous, blessés, pour regagner l’arrière.

    « Quand vous verrez que le dernier des nôtres a abandonné la position, faites feu sur tout ce qui bouge en face », fut l'ordre que reçurent les quatre pièces.

    « Regardez, un Allemand », nous avertit SCHNEIDER à voix basse. Nous sentîmes la peur nous envahir mais lorsqu' il fut localisé, il nous parut que les nerfs se détendaient ; avec un grand calme nous manœuvrâmes les volants, guettant la première victime.

    Après celui-ci en apparut un autre, et encore un autre ; mais comme si nous nous étions mis d'accord, personne ne tira sur notre ligne. Il était évident que la même idée nous était venue : les laisser approcher pour être plus sûrs de les avoir.

    Ils étaient à une centaine de mètres et approchaient avec précaution ; il régnait un silence pesant, les armes de gros calibre s'étaient tues.

    Quelques instants encore, très brefs, et les armes automatiques entonnèrent leur chanson de mort.

    A un moment ils ne furent qu'à 70 mètres ; sûrement les Allemands ne nous avaient pas vus, mais ils savaient que nous étions là car ils multipliaient les précautions, avançant très lentement, les armes prêtes. Nous ne perdions pas de vue celui que nous nous étions désigné, pendant que COLOMINES en tenait un autre sous son feu avec sa carabine. Le tireur d'un fusil-mitrailleur pensant sûrement que c'était le moment, ouvrit le feu, nous l'imitâmes et purent voir le visage de celui qui avait reçu la rafale dans le ventre. Les yeux et la bouche démesurément ouverts, dans un geste de terreur, il eut un hoquet énorme et tomba les bras en croix. A partir de cet instant nous fûmes pris d'une terreur homicide, alimentant sans cesse le distributeur de la mitrailleuse, nous n'avions pas peur. Nous avions l'impression d'être les seuls à tirer.

    COLOMINES et SCHNEIDER conservaient leur calme, mais si un psychiatre nous avait vu à cet instant, il aurait déclaré que nos facultés mentales étaient altérées.

    Une rafale de balles ouvrit un sillon à quelques centimètres de nos pieds mais nous n'avions pas vu où était la pièce qui l'avait tirée. « Mets une bande d'incendiaires, nous alloua les griller comme des porcs qu'ils sont », dîmes-nous au chargeur, en lançant des éclats de rire hystériques. Pointant le fourré où se trouvaient les mitrailleuses nazies, nous tirâmes. Quelques instants après il était incendié. Le combat battait son plein depuis plus d'une heure d'horloge. Nous avions réussi à les arrêter, mais nos munitions s'épuisaient, nous étions éloignés de nos bases de ravitaillement et la route était occupée par les allemands, ce qui nous ôtait tout espoir d'en recevoir. Notre feu se faisait plus maigre et les boches avançaient mètre par mètre malgré les pertes sévères qu'ils avaient subies.

    « Rafales courtes et tir à coup sûr », nous ordonna le chef de pièce. De cette manière nous pouvions seulement tirer si nous étions assurés de faire mouche, et nous obtempérâmes.

    Les Allemands faisaient preuve de courage et d'astuce, force nous est de le reconnaître, et ils approchaient peu à peu. L'un d'entre eux se protégeait d'une branche coupée qu'il portait, et avançait derrière. Nous le démasquâmes et de quelques balles bien placées nous en débarrassâmes.

    Le feu de l'ennemi était si nourri que le petit bosquet dans lequel nous étions allait se trouver bientôt démuni de branches et de feuilles, laissant les arbres avec leurs troncs nus comme des bras tendus vers le ciel dans une muette supplication, le prenant à témoin de la folie des hommes.

    Une grenade à main en éclatant quelques mètres derrière nous, nous ramena à la réalité. Celui qui l'avait lancée ne pouvait pas être bien loin. Regardant l'endroit où elle avait éclaté, nous vîmes avec surprise que nous avions commencé une retraite sans nous en rendre compte. Les munitions épuisées, seule notre pièce qui en possédait encore continuait à soutenir le feu ; il y avait une façon de se sauver aussi, c'était de se mettre à tirer n'importe comment pour épuiser les balles et de s'en aller avec les autres.

    La panique, le pire ennemi du soldat, se glissa dans nos rangs. L'homme quand il tue ou quand il veut éviter qu'on ne le tue, n’a plus pour fuir, de différence avec les bêtes les plus sauvages. Une fois qu'il a tourné le dos, rien ne peut plus l'arrêter. En vain, le capitaine PERNET, debout au milieu des balles et le pistolet à la main, nous ordonnait de nous arrêter, ceux qui s'enfuiraient il leur brûlerait la cervelle, nous allions former le carré, disait-ilUn légionnaire qui passait sur la route lui dit : « Avec ta grand-mère tu vas former le carré".

    Pour notre part nous fîmes comme nous devions l’imiter les autres et nous mettre à courir.

    Une partie du bosquet brûlait et les allemands en voyant notre fuite essayaient de nous couper la retraite. Nous restions quelques-uns sur les positions et nous savions que si nous ne pouvions pas atteindre le seul endroit où il nous était possible de passer, nous étions perdus. Nous courûmes avec la force du désespoir nous portant tout en avant et nous arrachant le visage dans les branches.

    Derrière couraient les allemands, criant dans leur langue gutturale « Venez ici ! venez ici ! », tout en faisant feu avec les pistolets mitrailleurs. Courant en zig-zag pour les empêcher de viser, nous entendîmes les balles siffler autour de nous, et beaucoup à une distance dangereuse.

    Je tombai dans le vide. Malgré la rudesse du coup je me remis debout et empoignant la mitrailleuse, je continuai cette « retraite stratégique ». Nous avions passé, nous étions sauvés.

    Pour nous retirer de la vue de l’ennemi, nous entrâmes dans un champ de blé ; à cause de la fatigue, au moindre faux pas, notre pauvre troupe roulait à terre.

    Terrassés par la soif, nous arrivâmes à la maison d'un Italien, les uniformes hors d'état, les mains et la figure maculées, couvertes de sang et salles par la terre et la poussière, notre présence ne devait pas être une source de tranquillité pour l’homme.

    Nous voulions de l'eau et nous nous exprimâmes sèchement en italien.

    Quand il pénétra dans la maison nous le suivîmes jusqu'à la porte, mais ce n'était pas le moment d'avoir confiance en qui que ce soit. Il revient avec un bol plein et un seau. « Tirez-la et sortez-là du puits », ordonnâmes-nous d'un ton menaçant et il ne se le fit pas répéter deux fois. La soif apaisée, déjà nous allions partir, quand un gémissement venant de la maison nous fit sursauter. Qu'est ceci ? L'italien balbutia quelque chose que nous ne comprîmes pas et, sans plus, nous fîmes irruption dans la maison. Etendue sur un lit, une personne était blottie sous des couvertures qui, retirées, découvrirent un soldat allemand blessé.

    « Comment se fait-il que tu caches un allemand ? » L'Italien nous fit comprendre que s'il avait été français il l'aurait recueilli et soigné de la même façon. Comme-nous ne pouvions pas savoir s'il disait vrai, ni assassiner un pauvre blessé, nous continuâmes notre route.

    Noua rencontrâmes une route, mais à peine y posâmes-nous le pied que nous entendîmes le bruit d'une mitrailleuse et les balles passèrent au-dessus de notre tête. « C'est un piège des nôtres, ils ne nous tirent tout de même pas dessus », dîmes-nous. Une seconde rafale qui passa en courbant le blé nous fit convenir du contraire. Nous nous jetâmes à terre et nous consultâmes pour savoir ce que nous allions faire. Tout d'abord nous décidâmes de cacher la mitrailleuse à un endroit que nous pourrions reconnaître pour pouvoir la récupérer, et si elle se perdait, quel malheur, il faudrait la remplacer, mais de peau nous n'en avions qu'une et tenions à la sauver. Nous lui otâmes une pièce pour la rendre inutilisable et partîmes en rampant dans le fossé plein de pierres et d'épines. Chaque fois que nous essayions de nous relever, les maudits idiots nous prenaient pour cibles. Nous pensions qu'il s'agissait de camarades qui ne nous avaient pas reconnus. On distinguait très bien le roulement des mitrailleuses de 30. Nous fîmes à peu près un demi kilomètre en marchant sur les coudes et sur les genoux, nous avions la tête complètement vide lors que nous nous redressâmes de nouveau. Nous prîmes à travers un champ de blé et débouchâmes sur une route gardée par les tirailleurs nord-africains. A peine arrivés à l'emplacement d'un canon anti-tank, apparût un lieutenant monté sur une jeep, auquel nous fîmes signe de s'arrêter. Après lui avoir exposé la situation dans laquelle nous nous trouvions, nous lui demandâmes de nous indiquer la position de notre bataillon. L'officier devint furieux car, selon lui, nous venions de faire peur à ses hommes, et après une autre série d'idioties, il donna l'ordre à un sergent arabe de nous donner un fusil-mitrailleur et de nous faire faire face à l’ennemi. Il était indubitable que pendant que nous soutenions une lutte de plus de trois heures, presque au corps à corps, ce monsieur se promenait sur la route et, de là, la facilité avec laquelle il nous ordonna de « faire face à l’ennemi ».

    Et lorsqu'il partit en disant qu'il allait chercher des munitions, nous ne perdîmes pas de temps et prîmes la direction opposée, celle de Villa Diego. Le sergent nous cria « attendre, attendre », comme ordonnait le lieutenant. « Tais-toi, et supporte ce qui va venir avec ton lieutenant », avons-nous répondu.

    L'après-midi mourait dans des splendeurs rouges qui semblaient être celles du sang versé ce jour sur les champs de bataille d'Italie.

    L'artillerie allemande qui envoyait des grenades explosives, emplissait l'espace d'éclairs qui l'illuminaient.

    Vers la tombée de la nuit, nous nous arrêtâmes ; continuer nous aurait fait courir le risque de tomber aux mains des boches, d'autant plus que nous ne savions pas dans quelle direction étaient nos lignes, sûrement modifiées du fait de la retraite. Dans l'obscurité nous explorâmes le flanc d'une montagne et trouvâmes des cavités qui pouvaient nous servir de refuges, où nous nous mîmes.

    Pendant que l'un de nous veillait, les autres dormaient, il nous fût d'ailleurs impossible de dormir à cause du froid et de la peur qui, l’ardeur du combat passée, s'emparait de nous ; nos corps tremblaient comme si nous avions la fièvre. Les heures étaient interminables ; l'artillerie continuait à tirer et le jour ne venait pas. Par moment notre angoisse croissait. Vaincus par la fatigue, les paupières lourdes de sommeil, nous étions la proie d'une sensation agréable de lassitude, mais au moindre bruit, nous sursautions et notre coeur semblait vouloir sortir de notre poitrine. La respiration haletante, nous nous levions, écoutions attentivement… et puis rien ...

    Tout était enveloppé d'un profond silence, interrompu seulement par l'éclatement de quelque grenade dans l’espace. Le contour des choses commençait à se dessiner avec les premières lueurs du jour. Nous respirâmes, délivrés, comme si on nous avait ôté un poids ; les ombres nous opprimaient.

    Précautionneusement, nous nous mîmes en marche. Quelques minutes après nous vîmes la silhouette d'un véhicule au milieu de la route. Il fallait savoir à qui il appartenait. Cachés par les buissons, nous nous approchâmes. Nous n'en étions éloignés que d'une trentaine de mètres, lorsque nous reconnûmes un Half-track français. Nous marchâmes dans sa direction, avec décision ; mais quelqu'un nous donna ordre de stopper. Nous répondîmes que nous étions des amis et on nous ordonna d'avancer en levant les mains. La lumière naissante permettait de distinguer seulement les silhouettes, et le soldat ne se montrait pas.

    Nous obéîmes et enfin il nous reconnut. Lorsque nous fûmes près de lui, il nous posa une foule de questions. De l'intérieur du véhicule sortit une voix avinée qui nous remplit de joie : « Eh basque ! »,  m'exclamai-je.  SALAVERRI se montra et descendit en nous voyant : « Savez-vous où sont les allemands ?  Ne croyez pas que ce soit pour aller les chasser, mais précisément pour filer en direction contraire. Regarde, me dit-il en riant, à moi on m'a dit qu'ils étaient devant, à gauche, à droite, et qu'il fallait faire attention par derrière. C'est à ne rien y comprendre ».

    Succinctement nous lui fîmes le récit de ce qui s'était passé la veille et il nous fit ses adieux en disant « Excusez-moi vieux, mais ici il ne souffle pas un vent favorable ».

    Les premières lumières d'une journée qui paraissait devoir être belle, montaient à l'horizon et réveillaient la nature. Au lieu des oiseaux pour annoncer la venue du soleil, nous entendîmes la voix du lieutenant BOURGOIN qui chantait la chanson allemande « Lily Marlène ». Nous allâmes à lui : « Bonjour mes amis », nous salua-t-il joyeusement. Nous le revoyions maintenant, cet homme de courte stature, robuste et téméraire, se lançant la veille à la tête de sa section aux endroits les plus exposés de la bataille, entre les balles, avec une suprême indifférence, faisant jouer la détente de sa mitraillette, pendant qu'il sifflait cette môme chanson. Il était surnommé « Le Pou », et personne ne l'appelait autrement.

    * Survivant de Bir Hakeim par Domingo LOPEZ - 7 - La Campagne d'Italie (1ère part.)  (Printemps 1944)

    Pierre Bourgoin (CP : Ordre de la Libération)

    Nous pouvons affirmer sans équivoque qu'il fut le seul homme parmi ceux que nous vîmes en action, qui à aucun moment n'eut un geste de peur. Chantant ou sifflant et le sourire aux lèvres, il affrontait la mort avec un inaltérable sang-froid. « Vous ne savez pas où nous pourrions trouver le lieutenant GUERARD ? depuis hier nous sommes perdus », terminâmes-nous pour expliquer.

    « Continuez en avant et vous le rencontrerez tout de suite. Il y a un instant je l'ai vu par ici ».

    En effet nous le rencontrâmes cent mètres plus loin. Après, nous avoir dit bonjour, il nous interrogea sur les autres compagnons de la section. Nous ne savions rien. « En plus de vous trois, combien sont revenus, demanda-t-il. « Nous sommes revenus seuls répondîmes-nous, nous n'avons vu personne de la section depuis hier ».

    C'est bien, je sais où est la compagnie, et nous allons vous présenter au capitaine.

    Pendant le parcours il nous demanda ce que nous avions fait de la mitrailleuse. Nous lui expliquâmes les causes qui nous avaient obligé à l'abandonner, et pour corroborer nos dires, nous lui montrâmes la pièce que nous gardions dans nos poches. Il nous confia qu'il y aurait une petite enquête sur le fait qu'aucun porteur de munitions n'était apparu au moment opportun.

    Nous arrivâmes à l'endroit où était la compagnie et quelques minutes après, le lieutenant avec le capitaine SIMON, commencèrent un sévère interrogatoire qui avait pour but d'éclaircir la disparition des hommes qui étaient avec nous.

    Après avoir consulté la liste pour s'assurer des pertes supportées par la section, douze hommes morts ou blessés, parmi ces derniers se trouvait l'argentin CHAMEAU, ils nous appelèrent les uns après les autres.

    Le borgne SIMON était dans un état tel que personne ne l'avait jamais vu ainsi. Lorsque nous fûmes appelés, nous nous présentâmes : « Je ne vais pas te demander ce qui s'est passé pendant le combat car le lieutenant, le sergent ARTOLA et le sergent-chef NICOLAS me parleront de tes actes et de ceux de ton chargeur COLOMINES - en parlant de lui , il dit en s'adressant au lieutenant : «  Il est courageux ce petit voyou » - (il l'appelait ainsi à cause de son indiscipline) et de SCHNEIDER aussi , ils me parleront » ; et ensuite il continua :  « Mes sincères félicitations à vous trois, - je vous proposerai au Général pour la Croix de Guerre ».

    Merci mon capitaine, répondîmes-nous émus et la poitrine gonflée d'orgueil et de satisfaction.

    Après notre départ, nous vîmes le borgne souffleter X… et les mots qu'ils hurlaient arrivèrent à nos oreilles : « Tu as abandonné tes camarades qui se sont fait tuer. Je ne vais pas te déférer devant un tribunal pour qu'il t'offre quatre balles parce que tu me répugnes. Va-t'en, disparais de ma vue avant que je ne te mette une balle dans la tête ».

    Nous restions consternés devant cette scène douloureuse. D'autres furent tancés d'importance et l'épisode fut clos.

    A un ordre du sergent ARTOLA, nous nous rassemblâmes autour du lieutenant GUERARD qui dit en s'adressant à tous : « Ca ne fait pas longtemps que je commande cette section, mais hier j'ai jugé les hommes qui la composent. La prochaine fois que sans ordre quelqu'un abandonne son poste, moi-même je me chargerai de lui envoyer une balle dans la peau. A bon entendeur, salut ».

     

    * cf autre récit de Gustavo Camerini, 13 DBLE


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