• * Survivant de Bir-Hakeim, par Domingo LOPEZ - 5 - Déplacements, boxe et repos, jusqu'à la Tunisie (1943)

     

    * Survivant de Bir-Hakeim, par Domingo LOPEZ - 5 - Déplacements, boxe et repos, jusqu'à la Tunisie (1943)

    DE NOUVEAU AU REPOS

    Dans les premiers jours de Décembre 1942, nous quittâmes cet endroit pour gagner El Daba sur la côte de la Méditerranée, où la température est assez fraîche.

    On voyait qu'il y avait eu un camp d'aviation allemand à cet endroit, dont les installations avalent été détruites par la R.A.F.

    Plusieurs marques d'avions étaient représentées depuis le Junker jusqu'au petit Messerschmidt 109. Nous cherchions des fameux Stukas, mais nous n'en vîmes aucun.

    Il y avait déjà plusieurs jours que nous étions là et un après-midi, nous sortîmes avec un camion pour faire nous ne savons plus quoi, quand nous nous ensablâmes ; lorsque nous pûmes en sortir avec beaucoup d'efforts, il faisait nuit. Nous marchâmes jusqu'à ce que nous entendions des chants et des rires. Nous descendîmes du camion et nous dirigeâmes jusqu'à l'endroit d'où venait le bruit. C’était une véritable saoulerie...

    Nous demandâmes notre chemin pour retrouver notre pièce, car nous étions désorientés et savions que nous nous trouvions dans la partie du camp qu'occupait notre compagnie, mais que nous ne serions pas capables de retrouver notre chemin. Ceux à qui nous nous adressâmes occupaient une tente à côté de la nôtre, de sorte qu'il leur fût facile de nous dire quelle direction il nous fallait prendre. Le camion remis en marche, une autre fois nous nous ensablâmes ; nous continuâmes à pied et rendîmes compte au caporal-chef DECOK de ce qui se passait.

    Il nous ordonna d'emporter une couverture et de nous coucher dans le camion qui serait tiré le lendemain. Nous fîmes ainsi, mais par malchance, les cris et les rires ne s'arrêtèrent pas, aussi nous y allâmes. Ils nous invitèrent à boire un verre puis un autre, jusqu'au moment où le français CODART nous dit « j'ai 80 livres à dépenser à Alexandrie, mais il faut un camion pour y aller, et deux ou trois copains pour m'accompagner ». « Vous venez ? », demanda RODRIGUEZ.

    Lorsque quelqu'un a l'esprit embué par l'alcool il ne réfléchit pas plus :" ceci est un bon programme". Je répondis affirmativement ; ensuite GALLAR acquiesça et nous nous mimes en route.

    Sans lumière, et esquivant par miracle les puits parsemant le terrain, nous gagnâmes le chemin et filâmes à Alexandrie. Il était 9 heures du soir et nous avions près de 200 km à parcourir. Le froid, nous le combattions avec les deux bouteilles de whisky que nous emportions. Nous parcourûmes pas mal de kilomètres à l'aveuglette parce que la lumière du camion marchait mal ; pendant que l'un d'entre nous conduisait, les autres installés sur les garde-boue lui indiquaient le chemin. Enfin, après quatre ou cinq essais, RODRIGUEZ régla la lumière. Les choses maintenant allaient mieux et, à 3 heures du matin, nous arrivions à destination.

    Dans un hôtel nous primes un bain chaud, mangeâmes quelque chose et au lieu de dormir, nous nous mîmes à plaisanter avec la patronne qui avait environ 50 ans et était très gentille avec les clients. Nous l'invitâmes à prendre un whisky et elle s e retrouva dans le même état que celui où nous étions.

    De bon matin nous sortîmes dans la rue et essayâmes de trouver un endroit pour garer le camion. Il y avait un parc militaire, mais nous ne pouvions pas l'y mettre car nous n'avions pas le laissez-passer correspondant.

    Enfin, après plusieurs tours, nous trouvâmes un garage, qui, en payant la moitié de suite,  accepta de le garder. Tout le jour, nous le passâmes à boire et à parcourir certains endroits. Quand la nuit vint nous allâmes à notre cabaret favori, le Monte-Carlo, sur la Rambla, où nous retrouvâmes ZERPA qui avait une permission. Nous demandâmes du whisky dans des grands verres, et lorsque les femmes le virent, elles vinrent rôder autour de nous, sûrement pas pour nous, mais pour l'argent qu'elles sentaient.

    A 10 heures du soir nous allâmes chercher le camion pour regagner le camp. Nous sortîmes d'Alexandrie et à 4h.30 du matin nous nous réveillâmes à El Daba. Le bataillon était prêt à partir, les camions chargés et alignés. A quelques heures près nous serions passés devant un tribunal militaire.

    A 7 heures du matin nous partîmes. Nous marchions sur la route sous un soleil de feu ;  les yeux nous faisaient mal de la réverbération du sable, et de tout le jour nous ne vîmes rien d'autre que du sable.

    GAMBUT, NOEL 1942

    La nuit nous fîmes halte pour manger un peu et dormir. A l'aube, nous nous remîmes en marche. Tout le jour les camions ronronnèrent et à la nuit, sous la pluie, nous arrivâmes à Gambut. C'est un de ces endroits dans le désert de Lybie qui porte un nom, on se demande bien pourquoi, car rien ne le différencie de ces énormes sablières. De bon matin nous commençâmes à planter le camp, chacun choisissait un endroit et plantait sa tente.

    A 500 mètres il y avait un camp d'aviation américain d'où partaient tous les après-midi, plus ou moins à la tombée du soleil, des quadrimoteurs qui allaient bombarder l’Italie.

    Le temps était mauvais, froid, pluvieux. Près du nôtre, il y avait des camps anglais et nous commençâmes à jouer au foot-ball pour passer le temps.

    Noël arriva et tous les sud-américains le fêtèrent ensemble. Ce ne fut pas une fête bien gaie bien sûr, elle était continuellement assombrie par les souvenirs de notre petite Patrie et de nos familles que nous ne reverrions pas cette fois. Chacun imaginait ce qu'il serait en train de faire s’il avait été dans son foyer, et cela augmentait la tristesse que nous ne pouvions dissimuler, car elle se montrait dans chacune de nos paroles. Les chants cessèrent, la conversation languit, et les un assis, les autres allongés par terre, nous restâmes perdus dans nos pensées. Nous nous séparâmes à la nuit et nous étions surs qu'une fois seuls, il serait difficile à chacun de retenir ses larmes.

    La nouvelle année ne fut pas meilleure que Noël. Dans la nuit les Allemands nous surprirent avec un bref bombardement sur le camp d'aviation, qui ne fit ni dommage ni victimes. La vie que nous menions ici était la plus abrutissante que nous ayons pu avoir. Exercices, instruction,  quelques parties de foot-ball ; nous attendions le soir avec impatience pour nous réunir dans la tente de BOLANI et ZERPA, qui était la plus  grande, et qu'ils avaient obtenue grâce à une négligence des Américains.

    Ici, en joyeux camarades et pour ne pas perdre les bonnes habitudes, pour un oui ou pour un non éclataient des discussions si violentes qu'on aurait pu croire qu'elles allaient se terminer en bagarres ; mais ZERPA arrivait avec la bassine de chocolat et les biscuits qui venaient, selon toute probabilité, de la cuisine de la compagnie, et le différend se tassait.

    Un matin nous rencontrâmes me Lieutenant BOURGOIN qui nous demanda si nous voulions bien disputer le championnat de boxe pour les débutants de l'exercice VIII. Après un instant de réflexion, nous répondîmes oui.

    Immédiatement il parla au capitaine SIMON pour nous faire muter dans sa section et nous fûmes, à partir de ce moment, exempts de tout service afin de pouvoir nous entraîner suffisamment. Le responsable de ceci était le champion des Poids lourds français, Francis JACQUE.

    * Survivant de Bir-Hakeim, par Domingo LOPEZ - 5 - Repos, jusqu'à la Tunisie (1943)

    Francis Jaques

     

    LE TOURNOI DE BOXE

    Le 10 janvier 1943, nous partîmes en camion jusqu'à Tobrouk où nous devions prendre le train pour le Caire. Il est difficile de s'imaginer ce que peut être un voyage par chemin de fer dans le désert, la chaleur, la monotonie désespérante du voyage, deux jours à ne voir que du sable et un seul arrêt pendant tout le voyage.

    A cet arrêt montèrent dans le compartiment des Anglais qui se rendaient à Alexandrie en mission ; en voyant les gants sur le siège, ils nous demandèrent si nous allions boxer et nous répondîmes affirmativement.

    Vous n'avez pas voyagé sur le Mooltan ? nous répondîmes que si. L'Anglais nous tendit la main en se nommant, il était un de ceux qui avaient fait le voyage avec nous d'Angleterre en Afrique, et il nous avait reconnus. Il commença à parler avec les autres et aux gestes nous comprîmes qu'il était en train de leur expliquer de quelle façon nous nous étions connus.

    Comme il faisait nuit et que nous étions fatigués, nous nous endormîmes et lorsque nous nous réveillâmes nous étions dans la gare du Caire.

    Nous allâmes directement dans un hôtel déposer nos affaires, et après avoir pris un bain, nous nous dirigeâmes vers le quartier général de la R.A.F, où allaient se discuter les détails des rencontres, et où nous devions être pesés, etc..

    Après avoir réglé tous les détails nécessaires,le lendemain nous prîmes le train pour Alexandrie afin de commencer sérieusement l’entraînement. 

    Sous la surveillance du lieutenant BOURGOIN et de JACQUES qui s'entrainait aussi, nous allions au gymnase deux fois par jour, le matin et l'après-midi ; le coucher était à 10h. du soir.

    Notre entrainement se poursuivit jusqu’au 21 et le 22 nous prîmes le train pour le Caire où devaient avoir lieu les rencontres. Nos partenaires étaient anglais, et un peu avant de nous diriger vers la tente où devaient se dérouler les combats, ils vinrent à notre rencontre et nous dirent qu'ils connaissaient fort bien mon adversaire qui était faible de l’estomac et que par conséquent, c'était la qu'il fallait frapper.

    Quand vint le moment de monter sur le ring, Francis me donna les dernières instructions :  « Attaque avec ton gauche au front, et frappe avec ta droite au menton ». Déjà dans le coin, tout prêt à commencer, je n'oubliais pas les conseils des Anglais. La cloche retentit et nous sautâmes au milieu du ring. Mon adversaire était plus grand, mais pas plus fort. Nous feintâmes sans nous frapper, ce qui donna naissance à quelques protestations, mais malgré cela, nous ne nous lançâmes pas à fond.

    Pendant la seconde reprise nous nous enthousiasmâmes et commençâmes à attaquer avec décision, mais je reçus un coup sur la tête qui me donna à penser que l'adversaire reprenait des forces et que les précautions n'étaient pas de trop.

    Nous nous séparâmes et j'ouvris délibérément ma garde. L'Anglais attaqua, mais je l'attendais, et je lui envoyais une droite à l'estomac qui le coucha au tapis jusqu'à six.

    Les cris du public m'encouragèrent, et avant qu' il ait eu le temps de réagir, un gauche à la poitrine et une droite au menton, et le combat était terminé au milieu du second round.

    Les deux combats suivants étaient gagnés de la même façon et nous reçûmes une coupe comme trophée.

    Le lendemain, comme nous avions de l'argent nous invitâmes ARTOLA à aller se promener ; cela se termina par une saoulerie, car lui aussi devait regagner le désert.

    Approximativement à 23h 30, nous primes le train qui nous laisserait à Alexandrie. Par chance les militaires ne payaient pas, car autrement nous aurions voyagé en contrebande, ne possédant plus d'argent.

    ALEXANDRIE

    A 6h 30 le matin nous descendîmes du train à Alexandrie. Du fait de l'heure matinale, la ville dormait. Nous nous assîmes sous un porche attendant l'ouverture de quelque café, et nous demandant comment nous réglerions sans argent.

    Nous nous rappelâmes que nous connaissions le gérant d'un restaurant qui, pendant que nous étions dans cette ville nous faisait crédit, et que nous payions tous, les quatre ou cinq jours.

    La ville se réveillait, les vendeurs ambulants commencèrent leurs cris, et les portes de quelques maisons s’ouvrirent.

    Nous chargeâmes nos bagages sur l'épaule et, à quelques pas, nous trouvâmes un café qui commençait à ouvrir ;  il fut question de prendre quelque chose et ensuite de payer ou se battre...

    Nous entrâmes et commandâmes deux cafés à l'arabe qui nous attendait. Quelques minutes après nous étions en train de déguster un bon moka.

    Lorsque nous eûmes terminé, avec le sourcil froncé et le geste dur pour impressionner, nous dîmes à l'arabe dans sa langue "mafi flus". A peine entendit-il ceci, qui en bon espagnol voulait dire « je n'ai pas d'argent", qu'il commença a pousser des cris perçants et pour qu'il se taise, ARTOLA le menaça avec un tabouret.

    Devant un geste si éloquent, il opta de fermer sa bouche et nous sortîmes du local ;  mais lorsque nous fûmes dans la rue, l'énergumène continua son scandale, ce qui nous fit presser le pas et nous évanouir au premier tournant.

    Quelques heures plus tard nous nous rendîmes au restaurant que nous connaissions, disant au patron que nous étions en mission pour quelques jours de manière qu'il nous fallait une chambre d’hôtel. Il nous donna une carte pour un de ses amis qui avait une chambre disponible.

    Nous nous y rendîmes et il nous donna une chambre où nous laissâmes les sacs que nous portions. A midi nous déjeunâmes et demandâmes à tout régler au moment de partir et l'innocent accepta.

    Pour tranquilliser les consciences, ce que nous devions au restaurateur et à l'hôtelier était très modique, à peine quelques piastres.

    Cette même après-midi, nous rencontrâmes quelques camarades partant le lendemain pour leur bataillon qui campait près du nôtre et nous leur demandâmes de nous donner l'hospitalité dans leur camion. 

    Nous attendîmes le camion qui passa à 8 heures du matin, et nous nous mîmes en route jusqu'à notre campement dans le désert. Le camion roula tout le jour et toujours le même paysage : du sable, du sable ... à perte de vue, et la route qui semblait mener a l'éternité s'allongeait, s'allongeait interminable; elle nous donnait l'impression de poursuivre quelque chose d'infatiguable, que nous croyions tenir tout prêt, mais à la faveur d'un tournant s'échappait de nouveau pour se perdre dans le lointain.

    Ainsi voyageait-on dans le désert, des centaines et des centaines de kilomètres sans rien rencontrer où le regard puisse se poser. A la tombée de la nuit nous nous arrêtâmes dans une cantine anglaise pour prendre quelque chose de chaud et passer la nuit dans les environs. Le froid était aigu et nous ne pûmes pas dormir ; un blouson et la capote n'étaient pas suffisants pour s'abriter et nous nous promenâmes en claquant des dents jusqu'à ce que le jour se lève. Alors, nous repartîmes, arrivant à destination dans la matinée.

    Le capitaine SIMON nous fit appeler pour nous féliciter du triomphe que nous avions obtenu dans le tournoi de boxe.

    Quelques jours plus tard nous eûmes l'honneur de recevoir les compliments du Général KOENIG, chef de notre division, maintenant connu dans le monde entier comme le héros de Bir-Hakeim.

    Nous restâmes quelque temps à cet endroit, à mener la vie routinière du soldat en repos ou en paix ; exercices, tir avec les différentes armes pour ne pas perdre la main et autres choses non moins abrutissantes. Notre unique divertissement était de jouer au foot-ball entre nous ou contre les Anglais qui étaient tout près.

    Depuis quelques mois que nous étions dans les parages nous avions construit avec des lattes de cageots vides, une quantité de petites maisonnettes, quelques-unes avec salle de bains même.

    Tout le monde connaît grâce à l'infinité des romans qui ont été écrits sur elle et aussi par le cinéma, la fameuse Légion Etrangère, et par là même, les légionnaires. On sait aussi que ce sont de gros buveurs et que la plus grande partie du temps, ils la passent en état d'ébriété ; peut-être, mais dans le désert il était difficile de se procurer des boissons alcoolisées.

    Aussi un caporal de nationalité allemande, nommé BART, s'ingénia-t-il à en fabriquer. Peu avant avait eu lieu l'essai d'un autre aspirant à la fabrication qui avait eu des conséquences désastreuses; il distillait de l'huile de frein de canon qui, selon lui ,contenait une partie d'alcool et en fit boire. Comme je l'ai dit, les conséquences auraient pu être pires, c'était un poison violent, et deux furent   transportés à l'hôpital dans un état grave. Les autres pensèrent que ce n'était pas buvable car c'était un poison assez actif ; donc il était nécessaire de découvrir une autre formule qui, bien que mortelle, agirait moins rapidement.

    BART fit alors une grande découverte : il mit à bouillir ensemble dans un récipient, des pelures de pommes de terre et d'oranges ;  au moyen d'un tube, il relia le récipient à un autre pour recueillir ce qui était distillé. De cette façon et goutte à goutte, il arriva à en avoir assez pour prendre quelques bonnes « cuites ». Un jour passa par là le chef du bataillon qui lui demanda ce qu'il faisait. BART le lui expliqua et le commandant lui demanda une gorgée pour goûter ; pour tout commentaire, il lui en commanda un peu pour lui.  

    Je veux dire que la distillerie ne marchait pas mal du tout…

     

    NOUVEAU DEPLACEMENT

    Les armées modernes en guerre sont comme les gitans ; elles ne sont pas bien longtemps au môme endroit, de telle sorte qu'arriva pour nous le moment de partir pour Gambut. Un matin nous chargeâmes les camions, les alignant au bord de la route, et le lendemain la caravane de plus de 2 300 camions qui composaient notre division se mit en marche. En tenant compte d'une distance d'une centaine de mètres observée entre les véhicules en prévision d'une attaque aérienne, cette énorme colonne motorisée occupait un grand nombre de kilomètres.

    Comme dans un film défilèrent devant nos yeux plus de deux mille kilomètres de désert que nous parcourûmes en plusieurs étapes, marchant à une moyenne de 150 kilomètres par jour.

    Dans ce long trajet, très rares sont les endroits intéressants dans cette désolée et inhospitalière région du monde ; les centres habités sont à de grandes distances les uns des autres et se trouvent plus ou moins dans les ex-colonies italiennes, la Cyrénaïque et la Tripolitaine, où ils ne peuvent pas se vanter d'avoir fait une bonne oeuvre.

    Dans la première étape de notre voyage nous passâmes par Berna, petite ville sur la côte de la Méditerranée et séparée du reste du désert par une chaine montagneuse. Pour y arriver, on descend une route en zig-zag et après quelques kilomètres dans la vallée, on monte de la même façon.

    Le paysage change aussi rapidement qu'au théâtre on change les décors. Derrière ces montagnes, le vert de la végétation réjouit et repose nos yeux fatigués. Les petits villages mettent leur note de couleur et de civilisation. Berta, Littoria, Luiggi Razza, sont les noms de quelques-uns d'entre eux.

    Femmes et enfants, arrêtés au bord de la route, nous criaient leur faim et nous demandaient quelque chose à manger Nous ne pouvions pas refuser. Pourquoi seraient-ils nos ennemis ces pauvres êtres dont les propres soldats les ont laissés dans la plus profonde misère, emportant dans leur fuite tout ce qui était comestible, sans leur laisser une bouchée pour calmer l'exigence de leurs estomacs.

    Sur les façades des maisons s'éclairaient des inscriptions telles que « Nous tirerons droit - Vive le Duce ! le Duce a toujours raison ! Mort à l'ennemi ! » et d'autres non moins agressives.

    Pauvres gens, et ce fut nous, leurs ennemis, pour qui ils demandaient la mort dans les inscriptions de leurs maisons, qui nous dépouillèrent de nos rations et de nos cigarettes et les leur jetèrent au passage. Qu’avions-nous pour être ennemis ? ils n'étaient rien d'autre que de pauvres gens engagés bêtement par un fou saisi du délirium tremens.

    Peu avant ils acclamaient bruyamment, saluant avec des drapeaux, à ses exercices victorieux ; aujourd'hui ils tendaient des mains implorantes jusqu'à nous. Peut-être le sort nous serait-il contraire et serions-nous obligés de passer par là en retraite, et notre geste généreux serait payé de jets de pierres et de cris hostiles..

    Pourtant … ah ! va, et tombaient un paquet de biscuits, une boite de conserves ou de cigarettes. Nous le faisions, heureux de faire le bien, pour le bien même, sans penser un instant que les frères de ceux à qui nous donnions nos rations étaient ceux là même contre qui nous avions engagé une lutte mortelle. Nous continuâmes à marcher et partout ou nous voyions un groupe qui demandait, la scène se répétait allez va… après nous restâmes presque sans rations ni cigarettes.

    Notre voyage devenait long, interminable et nous étions fatigués aussi bien physiquement que moralement.

    Les étapes se terminaient toujours plus ou moins à la même heure, entre 16 et 17 heures.

    Parfois nous avions tout un jour de repos qui servait à réparer les avaries qui pouvaient s'être produites sur les camions, et à nettoyer les moteurs qui s'emplissaient de sable, et en marche de nouveau.

    Séparés par de grandes distances, quelques villages arabes où les êtres humains vivaient dans les pires conditions qu'on puisse supporter, occupaient notre regard pendant les brefs instants que nous mettions à les traverser.

    Parfois c'était une ville plus ou moins importante, comme Ohms ou Bengazi, qui nous apparaissait dans une vision fugace.

    A l'intérieur de la Tripolitaine nous pûmes voir de nouveau l'oeuvre des colons : des grands terrains de culturE et quelques oasis assez étendus qui mettaient une note gaie de verdure et de fraîcheur dans l'aridité du paysage. Ceci fut l'un des seuls, sinon le seul endroit, où nous passâmes, auquel la nature avait donné un peu de beauté, un peu... pas plus.

    Au cours de l'un des repos, près du village de Castel Bénito, une rumeur circula selon laquelle le commandant de la division avait reçu un message dans lequel on lui ordonnait d'accélérer l'allure pour arriver au front de Tunis dans les plus brefs délais.

    Il est probable que c'était vrai, car la vitesse augmenta, et que les étapes que nous fîmes ensuite furent de 300 kilomètres et plus, reliant la ville de Sfax à 600 kilomètres de Castel Bénito, et dernière étape avant d'arriver au front, en deux jours de marche seulement.

     

    ENTREE EN TUNISIE

    Il est à noter qu'une fois passée la frontière de la Tripolitaine pour entrer en Tunisie, les centres habités se faisaient de plus en plus nombreux à mesure que nous avancions en territoire français.

    Villages et villes se succédaient Ben-Garden, Medenine, et une ville importante, Gabès, ensuite d'autres villages et la ville de Sfax.

    * Survivant de Bir-Hakeim, par Domingo LOPEZ - 5 - Déplacements, boxe et repos, jusqu'à la Tunisie (1943)

    Immédiatement nous reçûmes l'ordre de tenir le matériel en bon état, ce que nous fîmes le plus rapidement possible pour pouvoir aller en ville.

    Nous y allâmes, mais n'y rencontrâmes rien ; par rien, j’entends des femmes et de l'alcool ;  car dans notre conception d'un réalisme brutal, les villes se jugeaient selon la quantité, le qualité importait peu, de ses débits et d ses prostituées, et à ce sujet, à Sfax assez maltraitée par la guerre, et abandonnée par la majeure partie de ses habitants, nous intéressa pas ; nous revînmes le jour suivant avec plus de chance et nous trouvâmes du vin à des prix exorbitants, mais enfin de l'alcool qui nous fit oublier pendant quelques heures que nous allions au front.

    Nous quittâmes Sfax et campâmes à une trentaine de kilomètres du front où nous  passâmes le jour à réviser le matériel, et la nuit à faire un exercice.

    L'après-midi du lendemain, à 17 heures, nous partîmes pour les lignes, le terrain était accidenté, il n'y avait pas de routes et nous allions sur des chemins de terre qui rendaient l'avance lente, et encore plus du fait qu'il commençait à pleuvoir, une  pluie fine et persistante qui nous traversait peu à peu. Le chemin mouillé devenait glissant, les camions patinaient, se mettant en travers et nous n'avancions pas.

    La nuit arriva et avec elle l'ordre que nous redoutions depuis un long moment : descendre des camions et les pousser.

    La pluie continuait et nous étions trempés et grelottants de froid. Nous décrochâmes le canon et poussâmes le camion sur 100 mètres. Le sol était comme du savon et à chaque instant nous étions par terre, pestant et jurant comme des condamnés. Nous revînmes pour traîner le canon jusqu'au camion et cette opération se répéta nous ne savons combien de fois.

    Enfin nous arrivâmes à trois heures du matin, mouillés, couverts de boue et complètement épuisés. Cette nuit-là, nous connûmes une autre phase intéressante de la guerre : la faire sous la pluie. Après cette veillée divertissante, nous nous mîmes en marche à 4h 30 du matin pour occuper notre poste en première ligne.

     


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