• * Page souvenir - Noël BERRIOT - Ancien du B.M.5 - 1ère DFL


    Nouvel extrait du livret des mémoires de Noël BERRIOT

    27 avril 1945 - 8 mai 1945

     

     

     

    Noël BERRIOT - ancien du B.M.5 - 1ère DFL 

    Recueillies par Christine MOUTTE 

     

    MENTON - descente sur le versant italien

    le BM5 dans le Mentonnais


    A Marckolsheim, les Allemands étaient juste en face de l'autre côté du Rhin, on voyait un blockhaus avec leur linge étendu à sécher. On ne se canardait même plus, on montait la garde et on faisait attention qu'ils ne repassent pas le Rhin. Et on attendait l'ordre de passer de l'autre côté...

    Mais on n'est jamais passés de l'autre côté du Rhin... Ensuite, ils nous ont redescendus au repos en bas du Haut Koenigsbourg. Et il fallait reconstituer la division parce qu'il manquait beaucoup de monde. Alors des engagés marseillais sont venus nous rejoindre, des engagés bretons aussi. Mais le plus gros nous a rejoint ensuite à Menton. 

    Et de là, quand on a eu fini l'Alsace, on n'est pas partis en Allemagne. Le sergent pensait qu'on allait être envoyés à Baden-Baden en Forêt Noire. On n'a pas été envoyés en Allemagne, on nous a envoyés dans les Alpes-Maritimes à Menton.

    Menton / Alpes-Maritimes

    Avec Maurice DECOTTE, on arrivait d'un dépôt, DECOTTE est reparti dans l'anti-déminage et moi, j'arrive à Menton. Je venais jusque d'arriver et l'adjudant-chef me dit : "En attendant que tu montes avec le ravito, vas voir dans le blockhaus là-bas, tes copains montent la garde dedans". C'était un blockhaus pas loin de la ligne de front, pas loin de la frontière italienne, j'arrive au blockhaus et je vois des bobines de téléphone par terre, je comprends pas ce que ça fait là et je trouve ça bizarre de ne voir personne. Le blockhaus ressemblait à un petit château, mais je ne trouve pas l'entrée, je finis par trouver un escalier, je commence à monter. Sur une sorte de terrasse, je vois Roger CAILLOL (CAYOL?), un Marseillais, aplati par terre. Dès qu'il me voit, il crie "Couche-toi, couche-toi, on nous tire dessus!" Ceux qui posaient le téléphone venaient de se barrer en vitesse en abandonnant le matériel sur place parce qu'ils se faisaient tirer dessus. Il m'a montré comment accéder au blockhaus et je suis allé voir les copains qui y étaient. Quand je suis reparti, je ne me suis pas amusé en chemin. 

    A Menton, le problème est qu'on ne pouvait pas amener des pièces d'artillerie, l'accès était trop difficile par la route trop étroite, il fallait passer dans des tunnels de rochers, donc on n'avait pas de canon. Même avec les camions, c'était difficile de se déplacer sur ces petites routes, les camions ne pouvaient pas prendre les virages trop serrés, on devait manoeuvrer avec plusieurs marches arrière en tapant dans les talus pour réussir à passer. 

    On était là avec des fusiliers-marins, entre Menton et Cap Martin. Parfois, le soir, une vedette rapide américaine arrivait de l'Ouest à toute allure, elle faisait le tour de la baie de Menton pour mitrailler toute la falaise au-dessus où se trouvaient les Allemands, puis elle repartait. 

    Du Cap Martin, on voyait Vintimille, ça fait 40 bornes quand même ; quelquefois un bateau américain s'amenait au large, il se tournait, on voyait tous les affuts de canons monter, et il tirait sur Vintimille ; et les Boches répondaient, et ça ne tombait pas loin du bateau. Les Américains bombardaient Vintimille parce qu'on n'avait pas de pièce d'artillerie pour le faire. 

    Entre Cap Martin et Menton, il n'y avait rien, pas de construction. Il y avait Roquebrune, le village perché, en haut, c'est là où étaient réfugiés les civils. Car tout le coin avait été évacué, il n'y avait plus un civil, Menton avait été évacué, Menton était vide. C'est normal, on était tout près de la ligne de front, la falaise au-dessus de Menton était occupée par les Allemands. A Menton, il n'y avait qu'un café ouvert pour l'armée. 

    Il fait chaud, on est souvent torse nu. Sacré contraste !!! On vient relever des Américains ou des Canadiens. On est logés au Cap Martin dans un hôtel de plus de 500 chambres. Avec terrasse et vue sur la mer. Mais les chiottes étaient bouchées. 

    On se rend au cap en bas, au Cap-Martin, avec notre canon de 1800 kg calibre 57 monté sur pneus, on doit tirer dans la falaise au-dessus de Menton. On met le canon en batterie et on stabilise le canon avec 2 bêches pour faire trépied. Mon copain CHAUVIN est tireur et moi, je suis chargeur, deux jeunes qui venaient d'arriver sont les pourvoyeurs. Ils m'amènent l'obus, je le charge d'un seul coup VLAN ! ça touche 2 fourchettes qui partent, la culasse remonte, je tape sur le dos de CHAUVIN, il peut tirer. Il tire, les boucliers pare-éclats tombent, on se baisse derrière les boucliers pour se protéger, ça fait un boucan! Le canon est sur une route, alors les deux bêches ne sont pas bien stables sur le goudron. A chaque fois qu'on tire, le canon décolle et nous qui sommes assis sur la bêche, on décolle avec dans un grand bruit de ferraille. Et PAN! il tire, je recharge, je lui tape sur le dos, le temps qu'il règle et PAN!, il tire. Les jeunes derrière qui sont debout s'en prennent plein les oreilles car ils ne sont pas abrités par les boucliers. 

    Mais notre canon était un canon antichar avec une hausse maximale de 900 mètres. Alors je dis à CHAUVIN de dévisser la vis de réglage de tir en hauteur pour que l'obus puisse monter jusqu'à la falaise. Mais il faut faire attention de ne pas dévisser à fond, sinon la vis s'échapperait et on se serait pris le canon dans la gueule. Le capitaine PIOZIN observait où l'obus allait tomber... et PLOUF!, l'obus tombe dans l'eau en face de Menton. Le capitaine gueulait parce qu'on n'arrivait pas à atteindre la falaise. En plus, sur l'eau, on évalue mal la distance par rapport à la terre.

    A Menton, on n'est pas restés longtemps, mais on a eu 240 morts quand même, c'était truffé de mines partout. Les Allemands avaient miné avant de partir. Je ne sais pas quel type de mines c'était, mais souvent ça enlevait un pied. Ou alors avec la mine bondissante qui est montée sur un câble à hauteur d'homme, ça pétait à la figure.

     C'était la fin de la guerre, un lieutenant voulait qu'on aille plus loin sur la ligne de front, alors que l'adjudant lui avait dit que ce n'était pas la peine d'aller plus loin, y'avait plus personne, la guerre était presque finie. Mais le lieutenant a insisté et les gars du bataillon sont tombés sur un champ de mines en Italie, et ils ont dû paniquer et ils ont sauté. C'était en pente, certains ont sauté sur une mine et ensuite, ils ont resauté dans la pente sur d'autres mines. Ceux qui avaient sauté sur des mines, ils étaient arrachés de partout. 

    Au café de Menton, où notre gros adjudant nous coupe les cheveux quand on est au repos, il nous crie : "Bande de canemailles! (il disait "Canemaille") Encore un qui va bien se faire couper les pattes là-dedans!"

     Le premier jour, je me retrouve en renfort dans le versant italien en montant de Menton face à la plaine du Pô ; là-bas j'allais chercher les blessés de mon bataillon. Et c'est loin, et haut, et ça monte toujours jusque l'Italie, et il faut courir, mais ça monte fort, on n'arrive pas à courir, c'était dur. On arrive en haut, on commence à descendre côté italien. 

    Le premier mort que je vois, c'est un allemand, un grand blond, la face contre terre, il était sec comme un hareng, il ne restait plus que la peau, il avait séché au soleil, il n'avait pas été enterré et était bouffé par les mouches.

     Mais souvent les morts allemands, on n'osait pas les toucher. Peut-être qu'en dessous, il y avait un "berlingot" : une mine...

     On rencontre notre aumônier Norbert CALMELS du prieuré de Prémontré qui était auprès des gars morts qui avaient été regroupés en tas, il était là pour ondoyer les morts. Ce CALMELS, il a fini auprès du Pape.

     Le premier de mon bataillon qui revient, c'était un lieutenant.

    Et ensuite, un gars qui avait tout pris dans le visage, il devait être aveugle ; celui là, tu pouvais pas le faire marcher, il ne voulait pas avancer, il demandait tout le temps "Y'a pas de mine? Y'a pas de mine? "Mais non, mon petit, répondait l'aumônier, mais non, allez, avancez".  

    Le lendemain, il fallait encore des renforts, je me retrouve encore dedans. Je suis avec Henri JORE de Nizy-le-Comte. Tous les deux, on est à la récupération des blessés et des morts et il faut vraiment avoir le coeur bien accroché. Parce que quand t'as une section de onze gars qui partent et qu'il n'y en a que trois qui en reviennent vivants, ça fait quand même une sacrée fricassée, hein !... Un lieutenant avec un pied en moins, un soldat avec un pied en moins, certains avec les deux pieds arrachés.

    Donc, on doit remonter vers la France avec les brancards chargés et ensuite redescendre sur Menton, ce n'était pas évident dans la pente, il n'y a pas d'herbe, que des cailloux qui roulent. 

    A cause des mines, les gars avaient les jambes coupées depuis le matin et nous, on nous prévient à 1h de l'après midi, et le premier blessé est arrivé à 7h du soir à Menton au poste de secours pour les premiers soins. Un homme, ça résiste quand même, hein ! 

    Le lieutenant avec une jambe en moins, il est sur le brancard ; dans la descente sur Menton, il ferme les yeux, on s'arrête, on se dit "ça y est, il est en train de mourir" "N'arrêtez pas!" qu'il nous dit. Malgré tout, il ne perdait pas le nord, il avait la trouille! 

    C'est dur parce que ces pauvres gars-là sont morts ou ont eu les pattes coupées aux derniers jours de la guerre. 

    C'était miné partout, c'était piégé partout. Mon copain Arthur CLEMENSART veut aller chercher des oranges et des citrons dans le jardin d'une maison de Menton, il y a des sortes de plaques de ciment formant une allée, alors il saute de plaque en plaque pour rejoindre les arbres, et PAN! il saute sur une mine, mais heureusement, il n'a rien eu. La mine était sous la plaque de ciment qui l'a protégé, et la mine est partie de l'autre côté, mais mon copain JORE qui attend près de la porte du jardin a des éclats dans son blouson. Personne n'a été blessé.

    On arrive dans un cimetière vers Monte Carlo. Des prisonniers allemands sont en train d'enterrer les corps de nos gars morts. Le commandant qui est présent oblige les prisonniers allemands à faire retourner les poches des morts pour récupérer les objets des gars dans un petit sac qui sera ensuite envoyé aux parents. Les Allemands faisaient la gueule de devoir le faire, l'odeur était terrible!

     On est restés à Menton jusqu'à l'Armistice, le 8 mai 1945. Ensuite, les Américains nous ont fait redescendre vers Juan-les-Pins. Les Américains ne voulaient pas qu'en partant d'Italie, la 1ère DFL soit arrivée avant eux en Allemagne, ils ne voulaient pas que des Français arrivent avant eux.

     

    Juan les Pins / Alpes-Maritimes

    On est arrivés à Juan-les-Pins après l'Armistice en descendant de Menton. On est logés dans une villa le long de la route, avec un jardinet devant. Et encore devant : un blockhaus. 

    La guerre est finie, les gars sont tout fous, le capitaine prévoit un feu d'artifice sur la mer, les mitrailleuses avec les balles traçantes, etc. Alors, on barre la route pour que les gens ne puissent pas passer pour qu'on puisse tirer. On demande quelqu'un pour barrer la route, je suis volontaire. Donc moi, je suis de l'autre côté du blockhaus, je barre la route pour empêcher les civils de passer ; ça commence à tirer. Tout à coup, BAOUM ! et une vacherie de fumée noire derrière. "Oh lala mais qu'est ce qui s'est passé ?"

    Dans un mortier, on rentre l'obus, il descend jusqu'au fond, il percute et il ressort, ce sont des obus de 81.

    Mais là, les gars devaient être déjà un peu alcoolisés, ils étaient à deux à charger, des anciens. Mais tout à coup, un obus est remis. Mais l'autre obus n'est pas sorti. Il percute et il éclate à la sortie du tube. Et l'autre obus qui n'a pas pété, il roule sur la route au milieu d'un groupe et heureusement, il n'explose pas. Mais autour du mortier qui a explosé, il y a 11 personnes de rétamées... Et la femme d'un lieutenant : un éclat dans un sein. Mon capitaine : la jugulaire du casque coupée, ça l'a sauvé, il a eu chaud! Le canon : un pneu crevé. Un adjudant : un éclat dans la jambe, il criait "je vais mourir". Un Antillais, il a roulé au travers de la voie, je l'ai vu rouler, rouler à une vitesse! Il a eu un trou dans le dos par un éclat, et aussi la main arrachée, ses doigts pendaient. Je ne sais pas ce qu'il est devenu mais avec le coup qu'il avait dans le dos, il n'a pas dû passer au travers, il a dû mourir ce gars là. Moi, j'avais demandé à être volontaire de l'autre côté, alors j'ai rien eu. J'avais pas envie de tirer avec ça, et puis j'avais assez tiré comme ça en Alsace et à Menton, c'était bon.

    Comme les vedettes rapides américaines étaient là, tout le monde a été emmené en vitesse vers les hôpitaux pour être soigné tout de suite. Mais nous, on a eu deux borgnes, et 11 tués dont deux jeunes engagés qui venaient d'arriver et qui n'avaient pas fait la guerre, tués tous les deux, y'en avait un qui avait un chou-fleur sur la tête, c'était son cerveau. 

    A Juan-les-Pins, on allait au bal à Vallauris. C'était chouette. J'avais visité la fabrique de faïences à Vallauris, une fille m'avait montré les objets qu'ils fabriquaient et peignaient, ils avaient tous chacun leur petit four pour cuire leur faïence. 

    Mon bataillon a défilé à Nice, mais je n'ai pas voulu y aller. Je n'avais pas envie, trop de choses m'avaient dégouté. Et puis c'était le moment des Zazous, des pattes d'éléphant, ils faisaient les marioles alors que nous, on s'était fait crever la panse, je supportais pas. Et puis, ils prenaient un peu les soldats pour des cons. 

    Début juin 1945, sur le chemin vers Paris, on s'arrête près de Givors, c'était au moment où les billets de banque étaient changés. A la fin de la guerre, tous les billets de banque ont été changés, parce que certains avaient fraudé avec le marché noir et avaient des valises de billets qu'ils ont été obligés de balancer.

    On reste deux ou trois jours à Givors, on s'était lavés dans le Rhône, on s'était bien nettoyés et tout, il y avait un dancing avec de la musique. On était rentrés là dedans, moi je me suis trouvé une petite que j'ai fait danser. Mais on nous a foutus dehors, ils n'ont voulu garder que les officiers. Et tu vois, dans ce dancing là, ils faisaient rentrer les Boches avant, quand les Boches étaient encore là, ça m'a dégouté quand on a eu fini la guerre. On avait fini la guerre, alors on ne servait plus à rien, on ne valait plus rien. 

      

     

     Noël BERRIOT est décoré de :


    - la Croix du Combattant
    - la Croix du Combattant Volontaire de la guerre 1939/1945
    - la médaille de la Reconnaissance de la Nation avec barrette

     

    Faire-part du décès  - 4 septembre 2018

    1ère page souvenirs - 1er avril 2020

    2ème page souvenir - 17 janvier 2021

    3ème page souvenir - 20 avril 2021

     

     

    Fondation B.M.24 Obenheim            

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Pascal Vanotti
    Lundi 26 Juillet à 20:11

    Bravo pour cette fidèle retranscription  criante de vérité  .moi qui ai eu l'honneur de rencontrer Monsieur BERRIOT en compagnie de mon père Ancien du BM21  je comprends mieux son silence  et son regard parti la bas  rejoindre leurs camarades  lorsque NOËL me racontait quelques anecdotes amusantes .

    Merci Christine  pour ce travail  et félicitations ,en lisant ce journal, j ai retrouve le visage de Monsieur Berriot avec son humour son sourire  sa sincérité mais surtout ce profond respect que tous les Anciens avaient pour leurs camarades blessés ou disparus.

    A travers ce journal je mesure le courage  qu'il a fallu à votre Oncle Noel pour confier tous  ses douloureux souvenirs ,mon père  lui n'a jamais pu.

    Merci  grâce à ce journal beaucoup comme moi comprendrons le silence  des Anciens 

    Respect à eux  ,quel prix payé  pour notre Liberte !

     

     

    2
    Gilles Méhaut
    Jeudi 29 Juillet à 22:25

    Magnifique  témoignage , beau partage !

    3
    ChristineMM
    Vendredi 30 Juillet à 10:22

    Merci pour vos messages qui rendent hommage à Noël Berriot.

    Ce dernier avait été un peu chamboulé d'avoir pu parler - à plus de 90 ans, ça se comprend - mais quelle fierté il avait eu en tenant le livret finalisé entre ses mains !!!

    Je me souviens qu'en plein milieu d'une de mes nombreuses interviews, soudainement il a dit: "Tu ne peux pas imaginer comme je suis heureux de ce que tu fais, tu es la première personne à m'écouter vraiment".

    Merveilleux cadeau que cette phrase...

    Christine Moutte

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