• * "La banalité du bien"... un article du Monde

     

    ARTICLE DU MONDE EN DATE DU 23 FEVRIER 2015

    (merci à Daniel Delmas et à Pascal Vanotti)

     

    "Il  y a quelques jours est mort à Ploudalmézeau (Finistère) Pierre Ernault, à l’âge raisonnable de 93 ans. Pierre Ernault ? Inconnu au bataillon… Un quidam, en effet, ou presque. Un simple membre du commando Kieffer, un des 177 Français qui ont participé au débarquement du 6 juin 1944 sur les côtes normandes. Il avait libéré son pays, avec quelques autres, puis était rentré modestement dans le rang, devenant matelot.

    Pas un ramenard, à coup sûr. Juste un gars qui a fait ce qu’il pensait être son devoir. De son commando, ils ne sont plus que neuf aujourd’hui à avoir survécu à la mitraille des ans, plus meurtrière qu’une volée de balles allemandes. On garde en tête les images des célébrations de 2014. C’était sur la plage de Ouistreham (Calvados), à l’endroit où Pierre Ernault justement s’en revint d’outre-Manche, ce lointain 6 juin. Des vieillards tout chenus, tout fripés, les dos voûtés comme si on leur tirait encore dessus d’un bunker, tentaient de résister au soleil normand et aux trop longs discours.

    Vétérans, ils l’étaient bel et bien : il y a soixante-dix ans qu’ils avaient eu 20 ans. Un bail. On se disait que, pour beaucoup de ces braves, cette cérémonie serait la der des der. De fait. En juin, nous apprend Ouest-France, ce sont les acteurs de « Band of Brothers » qui feront la tournée des plages normandes. Pour mémoire, cette mini-série américano-britannique raconte l’histoire de l’Easy Company, qui participa à la libération de l’Europe. L’intention est louable mais appeler ainsi en renfort des doublures a quelque chose d’attristant. Ces copies nous rappellent moins les jours glorieux que le temps qui passe.

    C'est le même sentiment qui nous étreint depuis un mois, alors que se commémore la libération des camps de concentration. Auschwitz, Buchenwald,Bergen-Belsen, Dachau, Ravensbrück, Mauthausen... Triste litanie qu'on craint un jour d'oublier. Là encore, ils ne sont plus très nombreux les rescapés qui peuvent dire l'indicible.

    Parfois, leurs récits sont confus, hésitants, presque pénibles à suivre. LEs mots se perdent dans la nuit et le brouillard de la mémoire.

    Ils sont pourtant si important les mots, capitaux, affaire de civilisation même.

    Et ils s'en vont ainsi un à un, les résistants, les déportés, tous ces Pierre Ernault, nos consciences. Ils s'éclipsent sur la pointe des pieds, avec pour oraison un avis de décès et un entrefilet dans le journal.

    Et pendant ce temps, en Alsace, des adolescents profanent un cimetière juif. Le meneur avait 17 ans, l'âge de Pierre Ernault au moment de la Nuit de cristal. Pour le rabbin Heymann, cité par le Monde "cet acte est représentatif de l'incapacité des jeunes d'entrevoir un avant-eux-mêmes".

    Oui, décidément, ils vont nous manquer, nos grands témoins, ces "avant-nous-mêmes"  justement, qui connaissaient la suite pour l'avoir vécue. Un reportage de Marion Van Renterghem à Sarre-Union (Le Monde du 19 février), dans le bas-Rhin, nous fait le portrait à froid des vandales, ces garçons ordinaires qui soudain ravagent des stèles, font des saluts nazis, crient "Heil Hitler", tout contents de la bonne blague. On ne peut que penser au terrifiant diagnostic d'Hannah Arendt sur la banalité du mal.

    Heureusement  qu'il y a ce soldat inconnu, ce Pierre Ernault, qui nous rappelle qu'il existe aussi une banalité du bien".

     

     

    * "La banalité du bien"... un article du Monde

    Pierre ERNAULT, Crédit photo Ouest France

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