• * 76e Anniversaire de Bir Hakeim - Extraits (2) de la conférence de Claude J. CORNUEL " Souvenir d'un vétéran de Bir Hakeim et d'El Alamein

     

    * 76e Anniversaire de Bir Hakeim - Extraits (2) de la conférence de Claude J. CORNUEL " Souvenir d'un vétéran de Bir Hakeim et d'El Alamein

     

    II. LA VIE A BIR HAKEIM  AVANT LE  SIEGE (Février-Mai 1942)

     

    "A la guerre de mouvement va se substituer une guerre de position. Evidemment Bir Hakim n'est pas un camp retranché, comme il a été dit de trop nombreuses fois, tout n'est pas parfait mais, dans les conditions qui nous étaient faites, on ne pouvait faire mieux pour nous protéger.

    Pour ne pas s'encrouter et conserver à nos troupes le mordant nécessaire, en plus d'un entraînement quotidien, une lutte active d'escarmouches et de patrouilles fut entreprise dans le no man's land profond qui nous séparait du gros de l'ennemi.

     

    * 76e Anniversaire de Bir Hakeim - Extraits (2) de la conférence de Claude J. CORNUEL " Souvenir d'un vétéran de Bir Hakeim et d'El Alamein

     Artilleurs en Jock columns (patrouilles)

     

    Libye 42-43 Piece 25 pounders de la 3e batterie dans le désert de Cyrénaique

     

    Il arriva même qu'une fois (et ceci est un souvenir personnel), une patrouille chanceuse rapporta de ces incursions chez l'ennemi une caisse de cognac, réservée à la Wehrmacht disait l'étiquette, que les gosiers français absorbèrent en connaisseurs pour dire qu'on s'était bien foutu de la gueule des frisés. J'y goutai moi-même un jour et déclarai que c'était de l'honnête Brandy mais pas du " Cognac". Il y avait aussi chez nos voisins un excellent savon qu'on pouvait utiliser avec l'eau de mer. Cette marchandise était la bienvenue tout autant que le moyen de se la procurer était considéré comme hautement méritoire.

    La ligne de défense Gazala - Bir Hakim constituée par des nids de résistance autonomes, garnis d'infanterie et d'artillerie, reliés entre eux par des champs de mines continus semblait assez sérieuse pour nous mettre à l'abri des surprises. Du moins c'est ce que nous pensions.

    La vie matérielle à l'époque où j'arrivais n'était pas trop pénible. Ce qui était le plus désagréable, c'était le soleil et les mouches.

    La défense contre le soleil, on ne pouvait rien y faire. Les mouches c'était autre chose, mais je dois dire que notre indiscipline sanitaire était responsable de ce fléau. La Légion se conformait, ainsi que les Fusiliers Marins, aux prescriptions d'hygiène et je dois dire qu'un séjour chez eux était moins pénible qu'un séjour dans les autres unités. Je n'insisterai pas sur ce point, ceux qui ont été soldats me comprendront. Il s'agit des lieux dits d'aisance. L'homme est un animal, comme les animaux, les uns sont sales, les autres sont propres. Pourrait-il se faire qu'ils fussent tous propres... Les Américains et les Anglais, d'après mon expérience personnelle, sont en avance d'une ère de civilisation sur nous latins et celtes indisciplinés.

    Notre ravitaillement comportait évidemment beaucoup trop de corned beef et de légumes en conserve, du bacon, du spam (sorte de pâté de viande) du lait condensé, des oignons que nous mangions crû à cause des vitamines lesquelles nous étaient distribués en comprimés pas les services sanitaires. Je dois dire que nos soldats se rendirent très vite compte que notre vie les rendait indispensables. L'intendance nous envoyait parfois du vin, mais, la plupart du temps ce vin était imbuvable parce qu'il avait été entreposé dans des " Jerricans" ayant contenu de l'essence. Comme les British nous nous étions mis au thé. Le thé tiède et légèrement sucré désaltérait mieux que tout autre boisson.

     

    * 76e Anniversaire de Bir Hakeim - Extraits (2) de la conférence de Claude J. CORNUEL " Souvenir d'un vétéran de Bir Hakeim et d'El Alamein

     

    * 76e Anniversaire de Bir Hakeim - Extraits (2) de la conférence de Claude J. CORNUEL " Souvenir d'un vétéran de Bir Hakeim et d'El Alamein

     Avant le siège : déjeuner "en plein air" chez  les Légionnaires

     

    * 76e Anniversaire de Bir Hakeim - Extraits (2) de la conférence de Claude J. CORNUEL " Souvenir d'un vétéran de Bir Hakeim et d'El Alamein

    Avant le siège : déjeuner  "en plein air "  chez les Artilleurs - Archives J. Roumeguère

     

    L'eau, nous en recevions un gallon par jour tous usages, cela laissait à chacun pour son usage personnel un petit bidon d'un litre pour les soins corporels. Cela suffisait pour se raser, se brosser les dents. J'avais avec moi toujours assez d'eau de Cologne et de coton pour me nettoyer après une bonne sudation. Les nuits étaient plutôt fraîches et j'étendais une serviette de toilette le soir devant ma tente pour qu'elle absorbe l'humidité de l'air et j'arrivais ainsi à obtenir une serviette assez humide le matin pour me décrasser. Pas question de lessive. Quand nos effets étaient vraiment trop sales, nous les nettoyions à l'essence bien que ce fut interdit.

     

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    Le  "selfie" du Docteur Bernasse  avec son quart d'eau 

    Nous souffrions également d'une autre calamité, les plaies du désert. Si on avait la malchance de s'écorcher, les plaies mettaient longtemps à se cicatriser surtout que le sable ou plutôt cette terre jaune du désert s'infiltrait partout.

    On se levait tôt, on se couchait tôt, il y avait de longues heures de "farniente " où chacun pouvait se livrer à son hobby favori. Le mien c'était la lecture. En passant par Alexandrie j'avais retrouvé mes vieux livres d'allemand. C'est à l'aide de Heine, de Goethe, de Schiller que je me remettais à l'étude de cette langue que je ne pratiquais que par intermittence.

    Je m'étais trouvé également un manuel de conversation à usage militaire assez complet méritant chaque jour quelques heures d'étude pour ne pas avoir l'air trop " pion " si j'avais un jour à interroger un prisonnier.

    Il faut dire que je n'avais pas eu le moindre contact avec un Allemand en uniforme depuis le début de la guerre et j'étais très curieux de connaître les réactions d'un nazi.

    Un vieux sous-officier d'origine autrichienne, à la Légion depuis 10 ans, venait de temps en temps contrôler mes progrès. Il prenait d'autant plus de plaisir à bavarder avec moi qu'il trouvait toujours chez moi une boite de bière, quelques gouttes de whisky ou d'araki que je conservai précieusement.

    De plus j'occupais un trou profond, très confortable : en plus de mon lit de camp j'avais un fauteuil de toile. On pouvait facilement se réunir à quatre sous mon toit. En guise de toit, une toile de tente bien tendue en forme de "V" renversé permettait de se tenir debout, les murs du côté de mon lit étaient recouverts de toile caoutchoutée. La lumière à l'intérieur était magnifiquement camouflée. J'avais réussi pour ma part à conditionner ma lampe tempête de telle façon qu'elle éclairait seulement la page quand je voulais lire. Le toit avait été recouvert de tout ce qu'il était possible de trouver pour que la lumière ne filtre pas.

    Pratiquement, nos tentes étant si bien enterrées et camouflées qu'il fallait bien se repérer pour retrouver la sienne, si par hasard on rendait visite le soir à un ami.

     

     

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    Sous tente

     

    Avant le siège, nous avions la possibilité de nous procurer un certain nombre de ces choses somptuaires que pouvaient nous procurer les N. A. A. F. I. (Navy Army and Air Force Institutes) avoisinantes. Mais j'en usais avec parcimonie. Des cigarettes et du tabac pour la pipe, j'en ai toujours eu à satiété et s'il m'est arrivé de manquer de nourriture et d'avoir soif, j'ai toujours eu à fumer.

    En dehors de vieux camarades retrouvés à l'Etat-major de Koenig et avec qui j'avais pendant la journée des conversations intéressantes, le soir je me trouvais souvent seul dans ma tente avec mes bouquins. Les jeunes aspirants de la 3ème Batterie, mes plus proches voisins étaient tous des jeunes gens échappés de France formant une bande à part depuis l'Angleterre et leurs conversations prennent souvent un tour trop politique, de plus ils étaient trop bruyants. Ils avaient entre 19 et 22 ans, j'en avais trente.

     

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    Un jeune Evadé de France de la 3e Batterie : Jean-Mathieu BORIS

     

    Mes points de vue étaient différents des leurs. Pour eux, j'étais déjà un vieux. Je ne parlais plus comme eux de refaire le monde, je ne savais pas jouer aux cartes.

    Chez nous toutes les opinions étaient représentées, il y avait tout aussi bien des hommes de droite, d'extrême droite, que des fervents de gauche et de l'extrême gauche. En regard des questions de confession, nous rencontrions de fervents catholiques à côté de libre -penseurs et de francs-maçons, des juifs, presque tous des intellectuels très souvent encore étudiants que les lois nouvelles avaient éloignés des grandes écoles. En fait un mélange très cosmopolite où l'ingénieur côtoyait le professeur, l'ecclésiastique le contre maître d'usine, le militaire de carrière l'engagé volontaire. Dans l'ensemble de la Division néanmoins, l'élément de carrière dominait.

     

    RA- 1942- Bir Hakeim - pièce de 75 mm de la 3e Batterie en position de tir dans son alvéole

    Hommes de la 3e Batterie devant leur pièce

    Parmi nous aussi quelques aventuriers recherchaient des sensations nouvelles, des rebelles à la société bourgeoise qui nous avait conduits à la défaite. Un dénominateur commun cependant, le " refus " de collaborer ou de céder à l'ordre fasciste ou hitlérien. C'était notre " Crédo ".

    Comment les hommes passaient -ils leur temps en dehors des exercices collectifs ? Ils jouaient aux cartes et racontaient les péripéties de leurs évasions ; ceci pour ceux qui échappés de France avaient déjà connu les rigueurs de l'occupation.

    Les indigènes étaient également nombreux chez nous. Nous avions des Malgaches, des Africains d'Afrique Equatoriale, des Indochinois ralliés à Beyrouth. Ceux-ci se réunissaient par régions d'origine au gré d'affinités électives. De la même façon se constituaient des groupes formés de ceux venus des lointaines possessions du Pacifique : Néo-Calédoniens, Tahitiens. On les entendait le soir chanter dans leur langue. Cela nous faisait rêver nous les plus de trente ans qui avions du mal à nous intégrer à un groupe.

     

     

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     Les Tahitiens ou " les gratteurs de guitare" - La France Renaissante, François Broche

     

    Les jeunes Européens entre 17 et 25 ans (oui, il y en avait parmi nous qui n'avaient pas plus de 17 ans !) parlaient de leur dernière permission, des coups fumants réalisés au cours de celles-ci ou inventés pour épater des copains des familles d'Ismaïlia, du Caire, d’Alexandrie, du Liban, d'Afrique du Sud qui les avaient invités et reçus. D'une façon générale je n'ai jamais entendu de conversations licencieuses ni parmi mes camarades ni parmi les hommes de troupe, pas de gaudrioles comme dans les casernes. Cette population était chaste et réfléchie et dans ce polygone de Bir Hakim de 16 kilomètres carré était représentée la France métropolitaine et coloniale dans toute sa diversité.

    Nous étions " 5.500 combattants portant chacun sa peur et son espoir " [1], volontairement venus de France, d'Afrique, du Levant, du Pacifique, du monde entier enfin, rassemblés à travers tant de difficultés. Nous étions décidés de faire tout ce qu'on pourrait exiger de nous pour nous montrer dignes de la confiance que nos chefs avaient placé en nous et réciproquement de la confiance que nous avions en eux"


    [1] Citation du Général de Gaulle. Le nombre des combattants de Bir Hakeim avoisinait plutôt 3 700, selon les estimations des historiens.

     

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  • Commentaires

    1
    Gilles Méhaut
    Samedi 2 Juin 2018 à 17:21

    Excellent le selfie du  Docteur Bernasse !

    Tout autant la qualité relationnelle de Claude Cornuel

     

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