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    * Survivant de Bir Hakeim, par Domingo LOPEZ - 2 - Vers l'Afrique et le front du Moyen-Orient

       

    II VOYAGE VERS L'AFRIQUE

               Dans la nuit du 10 février, nous montâmes dans les camions, chantant, criant, plaisantant. Le lieutenant qui commandait notre compagnie nous félicita, disant que nous étions un des rares contingents où il ne manquait personne.

    Nous demandâmes si nous serions maintenant instruits d'une autre manière que par les lectures de ce qu'était la guerre, démontrant en ce moment cet enthousiasme pour partir vers la tuerie, avec l'esprit content de quelqu'un qui va à une fête. Nous partions. En quelle direction, cela ne nous intéressait pas ; quelles qu'elles fussent, plus ou moins loin, toutes les routes nous conduiraient au même lieu : le front de la bataille.

    Nous arrivâmes dans une gare de Londres et, hormis nous, nous pouvons dire qu'elle était complètement vide, seuls quelques employés dorment çà et là.

    Bruyamment nous fîmes irruption dans la salle d'attente, sautant et frappant des pieds transis pour les réchauffer et faire circuler le sang, car le froid était intense, la salle d'attente était grande. Mais à la fin le train arriva.  Nous prîmes notre équipement et formions les rangs ; des voix de commandement résonnaient nous ordonnant de monter dans les wagons qui nous étaient assignés. Nous nous serrions les uns contre les autres pour nous préserver de la rigueur du climat, essayant de nous arranger au mieux pour dormir. Nous nous réveillions, la lumière nous faisait clignoter les yeux. Il faisait jour et nous étions à Liverpool. Déjà nous avions pris l’habitude de nous endormir à un endroit et de nous réveiller très loin de ce dernier. Nous commençâmes à mettre nos sacs d'équipement sur notre dos et à descendre du train.

    Le sergent PINAUD possédant un terrible esprit militaire, on commença à crier et à donner une quantité d’ordres auxquels nous répondions intérieurement par des protestations irritées.

    En colonne ! couvrez !  poursuivait en criant PINAUD, et nous de lui dire de se mettre un sac de 30 à 40 kg sur le dos et ensuite de venir courir en colonne . Pour comble, il nous demanda de mettre le fusil sur l'épaule et de marcher au pas. Nous nous indignâmes et les 300 mètres qui nous restaient à parcourir pour arriver au quai, nous les fîmes chacun comme il pouvait et comme il lui plaisait, sans faire cas des ordres que continuait à donner l'énergumène.

    Sur le HMT MOOLTAN qui était le bateau que nous devions prendre, il y avait déjà des troupes anglaises à bord.  Nous montâmes 4.500 hommes sur un bateau, l'entassement était terrible et malgré la méthode que les anglais apportent à tout, éviter de nous étouffer ici était au-dessus de leur force.

     

    * Survivant de Bir Hakeim, par Domingo LOPEZ - 2 -

    Le premier soin fut de nous installer dans les lieux qui avaient été réservés d'avance, nous essayions de ranger nos équipements, chose qui nous coûta beaucoup de travail, car dans la cale il y avait approximativement 200 hommes.

    Après avoir beaucoup crié, protestant contre tout en accord avec notre caractère bruyant de latins, qui stupéfiait les anglais, nous arrivons enfin à caser notre paquetage, et nous aussi.

    Ensuite nous nous mimes à la recherche de la cantine qui sûrement existait en quelque endroit du bateau. Nous avions besoin d'acheter des cigarettes, mais c'était fermé et ne rouvrirait que lorsque le bateau se mettrait en marche.

    Pour la première fois nous allions connaître une restriction, car durant les trois Jours que nous passâmes dans le port nous fumâmes un cigare à trois ou quatre, pour les économiser au maximum ; les Anglais ne pouvant en obtenir se trouvaient dans la même situation.

    Pour manger, nous étions douze à chaque table ; nous nous répartissions un petit pain que nous devions diviser pour les quatre repas de la journée ; le pain donnait lieu à quelques incidents amusants, incidents qui se passaient entre les Uruguayens ZERPA et SALAVERRI.

    Profitant d'un moment fortuit, aucun de nous n’étant présent, ZERPA arriva à voir, à demi caché, la moitié du pain, qui le tenta immédiatement. Quand il l'eut en sa possession il fit demi-tour et vit derrière lui SALAVERRI qui le regardait avec hostilité. ZERPA clignota ses yeux malicieux et dit « chut ne dis rien… et nous le partagerons ». « Il ne faut pas le partager, le pain est à moi » dit SALAVERRI.

    Le Colombien GUTIERREZ, personne de mauvais caractère, se fâcha de manger sans pain parce que celui-ci avait été laissé innocemment à la vue de tous.  Il reçut sa ration, l'ouvrit en deux, cracha dedans et s'exclama « prenez-le maintenant », et le laissa sur la table.

    Les Anglais qui partageaient avec nous, sud-américains, devaient être très rapides pour ne pas rester sans manger, la vivacité créole ne perdait aucune raison de se manifester. Ainsi, par exemple, ils entendirent à notre table d'aigres protestations à cause de la disparition incroyablement rapide de la confiture. Allons, s’exclamèrent-ils, que l'on apporte la marmelade. L’auteur n'est sûrement pas anglais, s'écria un autre. Et, en effet, l'auteur n'était pas anglais. En faisant tourner les assiettes, elle apparut sous celle de l'Uruguayen RECARTE, qui se levant dans une attitude pleine de colère demanda « quel est le cochon qui l'a mise sous mon assiette ? » Nous ne trouvâmes rien d'autre à faire qu'à rire.

    Se coucher n'était pas, comme vous pouvez   le penser, chose facile et même au contraire constituait une véritable aventure. Comme personne n'avait de poste fixe pour le faire, il était nécessaire d'atteindre de bonne heure les deux crochets où pendre le hamac et d'avoir toujours l'œil dessus pour ne pas le trouver occupé au moment d'aller se coucher. Il est difficile d'imaginer 200 hommes dormant dans l'étroit espace d'une cale de bateau, dans des hamacs, sur les tables    et sous elles, serrés de telle façon qu'une épingle n'aurait pas tenu. Pour rendre ceci encore pire, une ventilation déficiente, car il était expressément défendu d'ouvrir les hublots pendant la nuit, mesure qui se justifiait si on tenait compte des fréquentes visites dans le port.

    Avant de dormir, nous prenions le temps d'écouter le ronronnement des avions allemands et de voir le feu d'artifice des batteries de défense contre avions. C'était autre chose de parler de notre nervosité avant ce premier contact direct avec la guerre.

    Nous nous demandions avec une anxiété mal dissimulée ce que nous aurions fait si une bombe avait fait mouche sur le bateau et il n'en était pas un qui ne pensait que e mieux était de la laisser tomber.

    Après ce désagréable séjour, nous quittâmes le port anglais et le matin suivant nous nous réveillâmes en pleine mer.

    Notre premier souci fut d'essayer de nous approvisionner en cigarettes, chose qui n'était pas facile non plus, parce que la queue à la cantine était énorme et qu'il fallait attendre très longtemps, parfois des heures, pour voir l'extrémité de la procession ; celui qui arrivait le plus rapidement à la cantine était RECARTE qui, sans faire cas des protestations des Anglais (il ne comprenait pas leur langue mais parfaitement leurs gestes), se plaçait tranquillement au premier rang.

    A mesure que nous avancions nous notions que chaque jour le nombre de bateaux augmentait dans le convoi, celui -ci se formant en cours de route. Quand il fut au complet nous pûmes compter plus de 30 grands transports de troupes, avec une puissante escorte de la flotte de guerre composée par les porte-avions EAGLE et GLORIUS, le cuirassé ILLUSTRIUS, un bateau marchand armé en croiseur auxiliaire et alentour une vingtaine de destroyers. Les appareils des porte-avions évoluaient sans cesse au-dessus du convoi, volant au ras de l'eau pour éviter les surprises des sous-marins allemands. Les destroyers pour leur part patrouillaient devant nous sans cesse.

     

    BOXE A BORD

    On nous invita à intervenir dans un championnat de boxe organisé à bord par les soldats de la R.A.F. Nous acceptâmes avec les Uruguayens ZERPA, SALAVERRI, SEQUEIRA, le mexicain HIMACO, le martiniquais LOOR, nous mettant immédiatement à l’entraînement sous la direction du champion poids lourd amateur anglais. Après un peu d'entraînement ZERPA et SALAVERRI abandonnèrent. Nous restâmes fermes dans notre engagement.

    Le premier qui fut appelé à combattre fut le Mexicain, qui perdit la rencontre aux points et se vit éliminé. Ensuite, ce fut le tour de LOOR et ensuite de SEQUEIRA qui, malgré toute la vaillance qu'il montra tomba en face de la supériorité de son adversaire. A nous, nous échut un jeune de la R.A.F. que nous mimes en déroute par k.o.  au premier round. Un autre jour LOOR élimina son second adversaire dans la catégorie des poids légers, et nous le nôtre dans les poids welter. En finale, nous gagnâmes de nouveau, LOOR par k.o. technique, et nous de nouveau par k.o.

    Les officiers français qui voyageaient avec nous étaient enchantés de voir que sur 23 sud-américains qui représentaient le France Libre, il y avait eu le champion de deux catégories. Nous fûmes récompensés par 5 £ chacun. Nous nous rappelons qu'en abattant notre premier adversaire dans les toutes premières secondes du combat nous reçûmes de la part des anglais une bruyante huée ; nous nous indignâmes et en rencontrant le lidutenant BOURGOIN, un de nos officiers, nous lui dîmes que nous ne livrerions pas un combat de plus à cause de l'évidente partialité des Anglais qui paraissaient furieux de la défaite de leurs représentants. Il nous répondit par un énorme éclat de rire "cela ne vous a pas fait plaisir », mais à moi, si, répondit-il parce que les Britanniques, quand un spectacle leur a plu, au lieu d'applaudir, ils sifflent". Cette explication nous rasséréna, et nous fit bien plaisir.

    * Survivant de Bir Hakeim, par Domingo LOPEZ - 2 -

    Sans autre incident nous arrivâmes à Cape Town. Dans cette ville, nous restâmes au mouillage quelques jours, supportant une chaleur terrible d'un effet désastreux sur les britanniques. Quant à nous, nous résistions beaucoup mieux que lors de notre premier passage de l'équateur.

    Nous levâmes l'ancre de Cape Town, mettant cap sur Durban (Afrique du Sud) et entrâmes dans ce port le 21 mars 1942 après 41 jours de navigation. Le jour suivant nous débarquâmes pour être transportés par chemin de fer au camp militaire de Clairwood à 30 minutes de la ville. Après 24 heure de présence dans ce camp, le commandant décida que toutes les troupes cantonnées ici pouvaient faire un usage quotidien d'une permission qui commençait à 13 heures et se terminait à 21 heures.

    Pour obtenir une place dans le train qui transportait exclusivement les militaires du camp à la ville, il fallait se dépêcher, parce qu'il y avait plusieurs milliers de soldats qui sortaient en permission tous les jours.

    Durban est une ville pas très grande, mais très propre et jolie, avec plusieurs plages et une quantité de parcs arrangés avec le meilleur goût. Nous nous rassemblions souvent à la Maison de la France Libre où nous fûmes reçus par les résidents français avec mille gentillesses et amabilités, nous faisant croire que nous étions chez nous. Ceux qui passèrent par-là se rappelleront toujours avec gratitude ces gens qui contribuèrent grandement à rendre agréable notre séjour dans cette ville et à élever encore plus, si c'était possible, notre moral pour la lutte qui allait bientôt commencer.

    Ce furent ces mêmes résidents français qui mirent à notre disposition un autobus dans lequel nous fîmes une excursion merveilleuse dans les alentours de Durban, où se trouve la vallée nommée "Les mille Pics », d'une beauté incomparable.

     

    * Survivant de Bir Hakeim, par Domingo LOPEZ - 2 - Vers l'Afrique et le front du Moyen-Orient

    Après 17 jours de présence, à 10 h 25 du matin, le 9 avril 1942, l'ïle de France, un grand paquebot français de 43.000 tonnes commença pesamment à s'éloigner du quai, emportant dans son ventre gigantesque 7.500 hommes qui marchaient vers les champs de bataille pour offrir leurs vies et leur idéal de liberté à l'autel de la patrie, et la petite poignée des 23 sud-américains qui l'offraient, purs et avec désintéressement pour leur ardent idéal d'hommes libres.

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    EN ROUTE POUR SUEZ

    L'Ile de France naviguait seul, sans escorte aucune, glissant nous pourrions dire, à cause de son énorme masse, à une vitesse horaire avoisinant les 25 milles.

    Notre voyage, dont le point final fut le Canal de Suez, durerait probablement 10 jours.  Cette fois nous voyagions avec un certain confort, car le commandant ROUMANCIOF, sous les ordres de qui étaient tous les sud-américains, avait dit au Commandant du navire que nous étions des aspirants officiers, ce qui nous valut l'installation dans de commodes cabines avec salle de bains et un personnel qui les nettoyait quotidiennement.

    Nous naviguions pour la troisième fois dans la zone équatoriale et le 15 avril au matin nous étions en vue de la Côte des Somalies italiennes ; un peu plus tard nous entrions dans le golfe d'Aden et traversions le lendemain le détroit de Eab el Mandai.

    La côte qui devenait plus proche, tant à bâbord qu’à tribord, donnait une impression indescriptible de   désolation et d'aridité. Pas un arbuste, par une tache verte de végétation. La chaleur était suffocante. Dans la mer, des nuées de requins maraudaient autour du bateau.  Le 18 nous recevions l'ordre de retirer les équipages de la cale et le 19 dans l'après-midi on nous transborda à bord d'une grande barcasse qui nous conduisait à terre. Nous pouvions distinguer le monument à De Lesseps.

    * Survivant de Bir Hakeim, par Domingo LOPEZ - 2 -

    La population de Suez, si tant est qu'on puisse appeler ainsi un amas de maisons des plus hétéroclites qui se puisse trouver et une série de ruelles qui ressemblaient davantage à des dépotoirs qu'à des rues, par la quantité des immondices qui y étaient accumulés, était très loin d'être ce que nous avions imaginé.

    On nous conduisit en camions au camp des troupes en transit. De jour, la chaleur était intense avec des nuées de mouches qui ne nous laissaient pas un instant de tranquillité, et la nuit était très froide.

    Plus tard nous nous adapterions à ces caractéristiques du désert. Nous ne restâmes que 24 heures à cet endroit, jusqu'à ce qu'arrive le train qui devait nous emmener à Beyrouth.

    A Ismaïlia nous primes un autre train qui nous transporta jusqu'à El Cantara, un village arabe près du Canal de Suez, dans les pires conditions d'hygiène que nous ayons jamais vues. Nous traversâmes le canal pour prendre le train qui nous laisserait à Haïfa, Palestine. Le voyage fut fatiguant, du fait de l'incommodité des chemins de fer qui, comme tout ce que nous avions vu jusqu'alors manquaient de propreté.

    La première chose que nous fîmes en arrivant à Haïfa fut de prendre un bon bain, car nous supposions et non, sans raison, que nous transportions en contrebande des poux et plus d'un dût faite bouillir son linge.

    Quand on nous le permit, nous allâmes à la ville, qui était près du camp, chargés de nos vêtements civils pour essayer de les troquer contre du bon argent qui nous permettrait de nous dédommager des vicissitudes du voyage. Quand nous y fûmes arrivés, nous parcourûmes tous les bars de telle façon que lorsque la nuit tomba, nous étions dans un état d'euphorie que nous terminâmes en organisant un combat de tous les diables.

    Dans les premières heures de l'après-midi du 23, des camions vinrent nous chercher pour nous conduire à Beyrouth.

    Après un voyage qui dura plus de quatre heures par une route qui bordait la Méditerranée, nous arrivâmes à une caserne, le Dépôt des troupes du Levant.

    A peine avions-nous terminé d'arranger les équipements que nous fûmes mis en présence d'un lieutenant qui nous interrogea sur nos occupations respectives dans le pays d'où nous venions ! d'où venez-vous ? D'Argentine. Que faisiez-vous ? J'étais employé. Et vous ? D'Uruguay. J'étais étudiant. Et ainsi se succédaient les demandes et les réponses. Etudiants, militaires, employés. Et pourquoi tout cet interrogatoire ?  C'était ce que nous ne nous expliquions pas, car immédiatement en nous dirigeant vers un sous-officier il lui dit : « C'est bien, ils sont tous affectés à la Légion Etrangère ». Nous sentîmes un froid le long de la colonne vertébrale. A la Légion Etrangère.  Nous nous regardâmes tous les uns les autres et avions la certitude que nous pensions la même chose. Nous nous dirigeâmes vers nôtre logement et nous préparâmes à aller manger.

    Le sergent PINAUD qui était le chef de notre groupe, car les officiers étaient allés en ville pour se loger dans les hôtels, ordonna à deux d'entre nous d'aller à la cuisine chercher le dîner pour tous. Il aurait mieux valu ne l'avoir pas fait.

    PREMIER INCIDENT

    Deux légionnaires à mine patibulaire et un sergent nous firent une allocution à laquelle nous ne comprîmes pas grand-chose et nous y répondîmes par des insultes en espagnol, qu'ils ne comprirent pas non plus. Il fut nécessaire que le lieutenant accourût pour ordonner à ces individus de nous donner à manger.

    Ainsi commençait une situation tendue entre les légionnaires brûlés au soleil des colonies françaises, ceux qui arrivaient tout récemment, sûrement jugés par eux comme trop ternes ou trop peu nombreux pour avoir place dans glorieuse Légion Etrangère de laquelle ils se montraient si fiers.

    On nous mit dans un dortoir à part et nous fûmes désignés pour remplir les fonctions de caporal. Faire valoir l'autorité qui nous avait été donnée fut ce qui déclencha la  crise de tension ambiante.

    Le caporal DE LESE, un belge surnommé "Néné le Terrible", qui comptait beaucoup d'années de service dans la Légion et avait participé à toutes les campagnes de la guerre depuis 1939, ne perdait pas une occasion de nous montrer son antipathie et de prétendre nous assujettir à sa prépondérance. Cette attitude commençait à nous exaspérer et nous n'aurions pas aimé l'affronter de peur que tous les autres ne nous tombent dessus. Jusque ce qu'un jour pendant les heures de repos :  « en formation »,  rugit-il , plutôt qu'il n'ordonna, à la porte du dortoir. Nous nous consultâmes du regard sans bouger. Ceci était un acte arbitraire que nous n'étions pas disposés à supporter, car il interrompait notre repos sans aucune raison pour le justifier.

    Si lorsque les autres viendront vous m'aidez, nous allons l'avoir dîmes-nous aux compagnons. Tous furent d'accord. L'homme continuait à crier à la porte. Dans un français hésitant nous lui demandâmes « en formation .... par ordre de qui ? ». « Par ordre de moi. C'est moi qui fait la loi ici ». Il dépassait la limite, et avec la force que donne la rage contenue pendant plusieurs jours, nous sautâmes sur l'individu le frappant au visage et l'adossant contre le mur comme un amas de linge sale. Surpris il sortit en courant et en criant : "Les nouveaux m'attaquent les nouveaux m'attaquent". Comme nous l'avions prévu ils nous tombèrent dessus à une vingtaine, mais nous étions plus ou moins le même nombre avec l'avantage de savoir ruser, et comme ils ne se servaient que de leurs poings, ce furent eux qui eurent la mauvaise part.

    Le jour suivant on nous mit tous dans le même dortoir, et nous fûmes étonnés, après ce qui s'était passé, de voir ces hommes rudes devenir de bons compagnons.

    Notre vie ici fut assez ennuyeuse, se limitant aux exercices tous les matins et l'après-midi à la théorie de tir et autres choses du même style. Nous avions la permission de sortir de 18 à 23 heures, heure à laquelle il y avait un appel, celui qui n'était pas présent ayant 8 jours de prison.

    Une nuit comme toutes les autres, lorsque nous fumes couchés un bruit de voitures et de cris dans la cour de la caserne nous alarma. Nous sortîmes rapidement pour voir ce qui se passait, restant consternés devant la nouvelle :  le colonel GUTIERREZ avait été grièvement blessé d'un coup de baïonnette par le soldat annamite qui montait la garde.

    Voici comment cela s'était passé, lorsqu'on avait fait l'appel nous étions tous présents, mais, tout étant tranquille, GUITIERREZ voulut éluder la garde pour retourner dans la rue. Comme il voulait passer un grillage, la sentinelle tout en donnant de la voix, le traversa de part en part avec son arme. Il fut immédiatement transporté à l'hôpital où il décéda trois jours plus tard.

    Le résultat fut qu'immédiatement nous et les autres soldats européens commençâmes à chercher querelle aux annamites. Redoutant une rencontre qui aurait eu de désagréables conséquences, ils furent retirés de la caserne.

    Nous sortîmes de Beyrouth et fîmes le même chemin de retour avec les mêmes incommodités que nous avions connues pour venir.

    Nous nous arrêtâmes à MENA CAMP, au Caire et dans le voisinage des historiques Pyramides que nous primes le temps de visiter. Là aussi on nous donna la permission de sortir et de connaître ainsi la capitale de l'Egypte, une ville qui aurait pu être jolie si elle n'avait pas été aussi sale.  

    * Survivant de Bir Hakeim, par Domingo LOPEZ - 2 -

     

    En rentrant au camp après une de nos promenades nous apprîmes qu'on avait reçu l'ordre de se préparer à partir, ce que nous fîmes le 25 Mai 1942. 


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  • Proposé par Laurent Laloup : article de Thierry Termont  du Figaro Magazine, publié le 22 novembre 2017 LIEN

     

    Prix Interallié : Van der Plaetsen «tellement attendu», selon Tesson

     

    NOUS Y ÉTIONS - Après le prix Jean-Giono et le prix Erwan-Bergot, notre confrère du Figaro Magazine a été une nouvelle fois récompensé mercredi pour La Nostalgie de l'honneur, récit où il brosse le portrait de son grand-père, gaulliste de la première heure et grande figure de la France Libre.

    «Je suis bouleversé par l'émotion.» C'est par ces mots que notre confrère et collègue Jean-René Van der Plaetsen a réagi, l'œil humide et la voix tremblotante, à l'attribution du prix Interallié 2017 pour son récit La Nostalgie de l'honneur (Grasset), dont il était donné favori. La proclamation a eu lieu mercredi, un peu avant 13 heures, dans un des salons chics du restaurant Lasserre, à deux pas des Champs-Élysées, face aux caméras et à la presse écrite, après le traditionnel lever de rideau, comme au théâtre. Jean-René Van der Plaetsen l'a emporté au troisième tour de scrutin, avec 7 voix sur 11. Il succède au palmarès à Philippe Jaenada.

    » LIRE AUSSI - La Nostalgie de l'honneur, de Jean-René Van der Plaetsen: la figure du Commandeur

    Quelques minutes avant le verdict, le président du jury Philippe Tesson a fait une brève apparition aussi inattendue que remarquée, face à une vingtaine de journalistes impatients, pour évoquer l'écriture inclusive et déclarer, sur un ton goguenard: «C'était tellement attendu!», avant de retourner dans le salon réservé aux jurés. Les plus aguerris - ils étaient peu nombreux - avaient compris le message et tapotaient fébrilement sur leur smartphone le nom du nouvel élu, à l'attention de leur rédaction.

    Salué dès sa sortie par la presse, La Nostalgie de l'honneur est le portrait du grand-père de l'auteur, le général Jean Crépin, gaulliste de la première heure, Compagnon de la Libération, héros de Bir-Hakeim** et Grand-Croix de la Légion d'honneur. Dans les colonnes du Figaro Magazine, l'académicienne Dominique Bona avait salué le livre en ces termes: «A chaque page, la bravoure et le panache, le goût du défi, viennent pailleter d'autres valeurs plus austères - le sens du devoir, l'esprit du sacrifice - que ce Soldat de France avait chevillées au corps». Répondant en cela aux mots de Jean-René Van der Plaetsen: «C'est un fait: notre époque n'a plus le sens de l'honneur. Et c'est pourquoi, ayant perdu le goût de l'audace et du panache, elle est parfois si ennuyeuse. Alors que le cynisme et le scepticisme progressent chaque jour dans les esprits, il m'a semblé nécessaire d'évoquer les hautes figures de quelques hommes que j'ai eu la chance de connaître et de côtoyer.»

    Passionnant autant qu'émouvant

    Pour sa part, Étienne de Montety avait dit toute son admiration pour son confrère à la une du Figaro littéraire : «Aujourd'hui, le silence a pris fin. Van der Plaetsen a enfin consigné ses souvenirs, assortis des réflexions qui ont guidé toute sa vie: autant qu'un portrait du général Crépin, c'est le journal de marche de son cœur. Il est passionnant autant qu'émouvant. La Somme et ses betteraves, la guerre au Katanga qui chassa sa famille paternelle, son service militaire au Liban, le fil ne varie pas ; Crépin est au centre, magnifique figure du Commandeur, à la fois sévère et bienveillante, qui raconte ses faits d'armes comme personne, mais sait aussi décrire à son petit-fils le déroulement de l'antique bataille de Cannes, moins connue pour ses mouvements d'enveloppement que par les vers de Heredia.»

    Entré au Figaro littéraire il y a près de trente ans, avant de rejoindre le service politique, Jean-René Van der Plaetsen est depuis 2009 directeur délégué de la rédaction du Figaro Magazine. Pendant toutes ces années, il a porté et «ruminé» son livre, enfin publié et couronné. Et avec quel panache! La Nostalgie de l'honneur a été couronné par le prix Jean-Giono, le prix littéraire de l'armée de Terre Erwan-Bergot, le prix littéraire du Nouveau Cercle de l'Union et aujourd'hui le prestigieux Interallié. «Avec cette enfilade de succès, nous a confié son éditeur, Jean-Paul Enthoven, Jean-René van der Plaetsen fait à la fois figure de Macron et de Moïse, la Mer Rouge s'ouvrant à son passage.» Propos accueilli avec le sourire par Olivier Nora, patron de Grasset et par l'académicien Jean-Marie Rouart, juré de l'Interallié, lequel avait défendu dans Paris Match ce «livre à contre-courant» de l'air du temps, un temps qui ne veut plus rien savoir de la gloire passée de la France, voire qui le dénigre et l'insulte.

    * un 3e prix pour "La nostalgie de l'honneur" de Van der Plaetsen

    Jean Crépin. Copyright Ordre de la Libération

    ** Commentaire  du Blog DFL : Jean CREPIN n'était pas à la 1ère Division Française Libre mais à la Colonne Leclerc et à la 2e DB. Il n'a donc pas participé à la bataille de Bir Hakeim.

    BIOGRAPHIE DE JEAN CREPIN


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    * 12 novembre 2017 : Remembrance à Greenock

    Tandis que la consule adjointe participait à la cérémonie d’Edimbourg et déposait une gerbe aux couleurs du consulat au monument aux morts des City Chambers, je me suis rendu comme chaque année au monument français de Greenock, sur le site magnifique de Lyle Hill dominant l’estuaire de la Clyde. Après l’office à l’église centrale et une première cérémonie au monument municipal, nous avons, avec le provost d’Inverclyde, le député, le député au parlement écossais et les représentants de la Royal Navy, de la police et de l’administration pénitentiaire, déposé des gerbes au pied de la croix de Lorraine qui est devenue le symbole de toute la région. Je remercie le capitaine de corvette Brice Lagniel, officier de la marine nationale affecté au sein de la Royal Navy, ainsi que les enseignes de vaisseau Vincent Bonnet et François Levaltier (porte-drapeau), de l’Ecole navale, en fin de stage à Edimbourg, de leur présence et de leur actif soutien.

    Il s’est agi de la première sortie du drapeau des Français libres d’Ecosse à Greenock, battu par un vent frais venu de la mer et illuminé par un vif soleil d’automne.

     

    * 12 novembre 2017 : Remembrance à Greenock

     

    * 12 novembre 2017 : Remembrance à Greenock

    Source : Consulat général de France à Edimbourg en Ecosse. LIEN

     

    Retrouvez l'historique de la base FNFL de la Clyde ICI


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  • Nota : à de rares exceptions près, le texte de Domingo Lopez (non daté) est transcrit littéralement. Les illustrations ont pour source internet, excepté les clichés de old Dean Camp (J-M. Boris). 

     * Suvivant de Bir Hakeim par

     Cher Lecteur

                      Ayant de commencer la lecture de ce livre, pense que celui qui l'a écrit n'est pas un homme de lettres et qu'il n'a pas la prétention de l'être.

    J'ai acquiescé à la demande de quelques amis et pour donner à ma mè­re et à mes frères un peu de bonheur, qui les a quittés durant le temps que j'ai passé loin de la patrie, et aussi en souvenir de ceux qui furent mes compagnons, pour ceux qui vivent et pour ceux qui, comme Aguado SEQUIERA, laissèrent glo­rieusement leur vie sur les champs de bataille.

    Je ne me perds pas dans de belles phrases, ni formes académiques, car je ne les connais pas.  Mon seul but est de relater en la forme la plus réelle qu'il me soit possible, les misères et les douleurs de la guer­re, les angoisses, la crainte et l'incertitude que nous avons vécue durant quatre années ... et dire "vivre" c'est mal dire, parce que la guerre ne se vit pas, c'est une agonie.

    Lis ce livre, mais avant, prédispose ton esprit à la bienveillance, pour pardonner les erreurs qui peuvent se glisser dans ces simples lignes et qui vont jusqu' à une certaine rusticité créole.

    Si cela te fait passer quelques heures distrayantes, cela me se­ra agréable, afin d'alléger le poids de tes journées préoccupées et je serai heureux de cela.

    S'il ne t'est pas agréable, crois que je saurai m'excuser, parce que j'ai fait du mieux que j'ai pu.

     

    L’AUTEUR.

     

         Personne ne peut avoir oublié quelles émotions, depuis 1937, commencèrent à faire trembler la paix.

    Il y a des faits qui demeurent indélébilement gravés dans l'esprit des peuples et des personnes.

    En cette année de 1937 un sombre sinistre commença à planer sur le monde, les coeurs se contractèrent et les gorges se serrèrent d'angoisse ; cette ombre se projettera par les ailes noires des aigles germains planant sur l’Autriche et celle-ci sera sa première victime.

    Quelques mois après, les vautours s'abattirent sur la Tchécoslovaquie. Les conversations et les conférences s’organisèrent pour éviter ce nouvel accident. Farce et comédie ! la chance de la petite République était perdue.

    Les chanceliers européens montèrent au repaire de Berchtesgaden. Quelques-uns avaient le regret de leur âge avancé et de leur faiblesse alarmante ; ceux-ci montaient sur les genoux avec un parapluie sous le bras : magnifique modèle pour un peintre qui chercherait à graver une toile Intitulée « l'Humiliation ».

    Hais cela ne satisfit pas l'appétit des hyènes grises qui se jetèrent sur la Pologne, faisant éclater un incendie effrayant.

    Pour défendre leur honneur et leur sécurité, l'Angleterre et la France prirent les armes, mais il était trop tard et nous, jeunes libres de l'Amérique, pouvions-nous rester impassibles et indifférents devant tant de crimes perpétrés contre l'humanité ?  Etait-il possible que notre sang ne s’enflamme avec la même intensité que le feu qui dévorait le vieux continent ? Ne rien faire pour le bien-être commun que discuter avec les stratèges de café et coller des bandes de couleur sur les cartes pour marquer l'avance des armées en lutte ?

    Etait-ce le moment de prendre les armes ? Entreprise folle ? Peut-être ! Cela faisait rire beaucoup de personnes.

    Qu'est un homme dans ce chaos de-fer et de feu ? Rien. Et J'affirme que si tous les hommes épris de liberté avaient pensé ainsi, la France n'aurait pas compris dans ses rangs 150.000 volontaires.

    Et pour terminer, j'ai fait la guerre, emporté par mon amour de la France, mère de la civilisation.

    J'ai fait la guerre pour pouvoir crier bien haut J'ai défendu avec mes bras les idéaux de la démocratie et j'ai le droit d'être un homme libre". C'est pourquoi j'ai fait la guerre.

     

    ***

     

    Dans le courant de Septembre 1941 nous nous informons, en lisant un journal, que plusieurs courageux jeunes uruguayens étaient partis s’enrôler en Angleterre, dans l'armée de la France libre pour combattre la bête nazie.

    Nous aussi allions l'atteindre, après avoir cherché inutilement des moyens, embarquer vers la vieille Angleterre, pour une fois pouvoir être utile à la noble cause de la démocratie, avec les armes à la main.

    Depuis le triste moment où éclata la guerre, nous faisions la promesse formelle d'y participer à la première occasion qui se présenterait.

    Nous étions allés à l'Ambassade Française en 1939, où l'on nous remercia de nous présenter volontaires. Mais, à ce moment, il était nécessaire pour s'enrôler d'être français ou fils de français, résolution qui ne nous contentait pas, car nous pensions depuis le premier moment que ce serait une guerre universelle qui enrôlerait tous les hommes libres contre la tyrannie et l'oppression ; mais en attendant, ne devaient être sélectionnés que les nations non volontaires pour la lutte à mort contre l'arrogante Allemagne.

    Nous nous devions d'accomplir nôtre désir par un autre moyen. Nous nous dirigeâmes au consulat belge pour nous enrôler comme marins sur un vapeur battant pavillon belge avec, comme but, de déserter en arrivant en Angleterre et nous enrôler dans l'armée des démocrates.

    Le consulat belge, dans une entrevue, nous promit que quand il y aurait un bateau avec des places libres il nous appellerait. Le temps passait… et rien. Déjà nous perdions l'espoir d'accomplir la promesse que nous avions faite.

    Quand arriva le jour heureux où notre regard parcourut la lettre nous appelant, nous lançâmes loin le journal et courûmes dans la rue pour aller directement à l'ambassade anglaise où l'on nous indiqua que l'on enrôlait les volontaires dans les Forces Françaises Libres. Nous arrivions à nos fins.

    Nous fûmes reçus par M. LALOUR qui remplit nos fiches avec nos renseignements personnels, demandant dans quelle arme nous désirions servit nous répondîmes dans n'importe laquelle et que notre seul désir était de lutter, l'arme et le climat nous seraient à tous indifférents.

    Ils firent un certificat médical, lequel mentionnait que notre organisme pouvait supporter un quelconque climat et je m'en fus faire rédiger ce certificat par un ami médecin, le Dr BONIFACIO URIOSTE LOPEZ, qui était à ce moment Interne dans un hôpital militaire.

    Après toutes ces démarches, nous reçûmes du Comité de France libre un bref communiqué. Notre émotion ne peut se décrire. Avant de l'ouvrir (nous avions pris un verre d'alcool) nous ressentions dans notre poitrine quelque chose que jamais nous n'avions ressenti avant, nous pressentions que cette enveloppe contenait notre joie… : pouvoir accomplir notre devoir avec nous-mêmes et apporter notre enthousiasme et notre jeunesse à la cause sacrée de la liberté |

    Lentement, nous refrénions l'extraordinaire émotion qui s'était emparée de tout notre être. Nous déchirions l'enveloppe et lisions « Avons reçu lettres de Londres qui intéressent beaucoup, passez à notre bureau le plus rapidement possible ». Peu de paroles, mais quelle signification pour nous autres.

    A deux heures de l'après-midi, nous nous présentions au Comité.  Nous avons reçu, nous dit LALOUR, réponse de Londres, (petite pause pour étudier notre réaction), vous êtes acceptés comme volontaires dans les Forces Françaises Libres, maintenant vous devez attendre un bateau, lequel vous conduira en Angleterre.

    Que ressentions-nous à ce moment ? joie, peur, ne pas pouvoir prendre ce bateau, nous ne savions définir tant d'extraordinaires sensations, telle confusion de sentiments.

    Dominant nos émotions comme nous le pouvions nous demandâmes ce que nous devions emporter pour le voyage. On nous recommanda de nous charger le moins possible.

    Nouvelles démarches pour l’obtention du passeport et autres papiers, que nous devions heureusement avoi r sans difficultés

    La première partie de notre demande était terminée pour obtenir l'acceptation de notre offre comme volontaires de guerre pour défendre l'idéal démocratique. A partir de cet instant, nous nous imaginions intégrés dans les Forces DE LA LIBERTE et notre pensée et nos inquiétudes se concrétisaient en un seul point : "PARTIR". Nous arrivâmes ainsi le 11 Novembre 1941, ce furent nos derniers moments dans la patrie que nous abandonnions.

     

    ****

    Un après-midi gris un peu froid, comme s’il voulait se mettre dans la note, comme l'état d'esprit qui nous animait. Quelques minutes avant de lever l'ancre, nous remîmes une lettre à une jeune fille ici présente, pour qu’elle la posta quand le bateau larguerait les amarres. Par cette lettre, nous faisions comprendre à nos familles que nous allions bien.

     

    * Suvivant de Bir Hakeim par Domingo Lopez - 1 - De Montevideo à Londres

    La manœuvre de lever l'ancre commença vers 17h.30. Dans le port, beaucoup de personnes et beaucoup d'émotion, larmes dans les yeux de ceux qui partaient et larmes aussi dans les yeux de ceux qui restaient. Sans nous vanter de dureté de cœur, nous demeurions presque indifférents devant ces démonstrations de douleur, avant cette séparation qui pouvait être éternelle. Nous croyions que c'était un manque de sensibilité, il devait battre en nous une espèce d'esprit fataliste, une conviction très Intime que nous jouions l'-ultime carte face au destin et étions absolument disposés à perdre.

    Le "NORTHUMBERLAND'', c'est ainsi que s'appelait le bateau qui nous conduisait à notre destin, commença à se mouvoir lentement, nonchalamment. Les gens courraient aux remparts comme pour nous accompagner une minute de plus. Quelques larmes rebelles mouillèrent les joues de quelques-uns de nos futurs soldats de la démocratie. Les mouchoirs s'agitaient et sur le fleuve le bateau s'éloignait… s'éloignait ...

    Un long moment nous demeurâmes sur le pont, quelques minutes, quelques heures peut-être, en contemplation ; nous tentions de graver dans nos yeux ce morceau de terre que nous aimions tant. Les ombres de la nuit et la distance de plus en plus grande qui nous séparait des côtes de Montevideo, les faisaient s'estomper. Nous distinguions ses lumières. Les reverrions-nous quelque jour ? reposerions-nous le pied sur cette terre que nous sentions battre dans nos propres entrailles ? Mère, frères, patrie, tout abandonner et dans le cœur et la pensée une lumière rayonnante qui guide nos pas, notre idéal de démocratie et de liberté.

    A tous nous offrions l'unique chose que nous possédions : notre sang et nos bras.

    Cette lumière répond de la tristesse momentanée qui commence à envahir nos esprits, dangereuse ennemie, ressemblant à un péril.

    Les lumières se perdaient complètement, l'eau et le ciel nous entouraient… le ciel et l'eau… la nuit tombait ; alors nous restions à contempler distraitement et à écouter le murmure des vagues se heurtant contre la coque du bateau. Nous aurions voulu ne pas penser, pourquoi ? Il commença à souffler une brise fraîche et nous descendîmes nous réunir avec les compagnons de voyage avec lesquels nous fîmes connaissance. Parmi nous se trouvaient des Chiliens, des Argentins, des Anglais, et quelques Uruguayens. Il y avait aussi un contingent de Polonais voyageant en troisième classe, dont le passage était payé par leur gouvernement.

    Pendant que nous espérions l'heure du dîner, nous buvions les apéritifs que nous vendait le barman du bateau à si bas prix, que nous prenions plaisir à les con -sommer.

    Après le dîner, nous jouions à un petit jeu anglais, pour passer le temps ; des dollars que l'on nous avait donné avant d'embarquer il ne nous restait pas un centime, parce que BOLANI, un des Uruguayens, nous laissait sans argent pour le reste du voyage.

    Les jours suivants nous commençâmes à faire des exercices de saut. L'on nous désigna les locaux que nous devions occuper en cas de naufrage et, quand sonneraient les sonnettes d'alarme, tout le monde devrait courir occuper le sien. Mais après, ce fut une chose de tous les jours et à chaque moment, de sorte que quelques-uns choisirent de rester dormir ; les timbres sonnaient jusqu'à se rompre .

    Le voyage continuait et chaque jour qui passait nous était plus monotone et plus insupportable. Nous avions tout relu de ce que nous possédions comme lecture.

     

    Pour empirer la situation, la chaleur de l'Equateur nous écrasait et, à cause de l'ennui, notre caractère commençait à s'aigrir, il y avait des débuts de querelles entre nous qui furent lamentables et il semblait que nous ne pouvions être plusieurs sud-américains, ensemble sans que naissent des disputes.

    Les Polonais, de leur côté non plus n'étaient pas tranquilles et même il se produisit ce que nous espérions, c'est-à-dire l'incident que j'avais promis de raconter et qui fut le suivant : les Polonais voulurent se mutiner, alors ils furent enfermés et gardés par des sentinelles, ils firent la grève de la faim. L'affaire se solutionna et quelques jours plus tard, un membre de l'équipage s'affola, jetant des objets contre tout ce qui se présentait devant lui, il fut, par chance, réduit à l'impuissance et enfermé. Pensez que seules ces choses rompaient la monotonie de cette symphonie d'azur de l'eau et du ciel.

    Le bateau continuait sa route en zig-zag pour dépister les probables dangereux sous-marins allemands et le soleil tombait sur nous comme du plomb en fusion. Nous naviguions dans les Caraïbes et nous semblions être près de Trinidad nous disions "sembler", parce que jamais on ne nous avait dit par où nous irions, ni môme vers où ; mais nous étions confiants de voir bientôt la terre.  Cela fit une nuit de plus. Nous étions de garde au canon de la poupe, sans pouvoir fumer, parce que c'était défendu de le faire sur le pont.

    Nous étions un peu endormis quand vinrent les premiers rayons de soleil ; nous apercevions devant nous une cote de contour imprécis et nous le signalions à l'artilleur anglais avec qui nous montions la garde et qui dormait aussi. Nous lui demandâmes ce que c'était. L'île de la Trinité nous répondit-il, et il continua tranquillement à dormir comme s'il avait vu la terre hier. Nous le poussâmes du pied pour le réveiller complètement, voir la terre en ce moment était pour nous une joie si grande que nous nous sentions comme Colomb lorsqu'il découvrit l'Amérique.

    * Suvivant de Bir Hakeim par Domingo Lopez - 1 - De Montevideo à Londres

    Les lumières du soleil levant commencèrent à teinter l'horizon, la mer et l'île d'un rouge sang, c'est un spectacle difficile à oublier cette aube radieuse !

    La matinée était très avancée, le vieux Northumberland jetait l'ancre. Alors commença un véritable défilé de petits bateaux conduits par des Indigènes qui s'approchaient du navire pour que nous leur jetions des pièces de monnaie dans l'eau, qu'ils recueillaient en plongeant avec une adresse admirable et sans faire cas des requins qui infestaient ces eaux.

    En ce lieu, nous restâmes pour 4 à 5 jours et embarquâmes ici quelques jeunes qui venaient de terminer leurs cours de pilotage au Canada et allaient s'enrôler dans la glorieuse R.A.F. Enfin, nous levâmes l'ancre de La Trinité et continuâmes l'éternelle navigation en zig-zag de ce voyage qui nous donnait l'impression de ne jamais devoir se terminer. Il est intéressant de faire remarquer que notre compatriote BOLANI reçut une lettre de La Trinité, parce que ceci nous donna plus tard la portée de l'efficacité du service secret anglais.

    Le voyage continua et nous arrivâmes au Canada, débarquant dans le port de Halifax ou devait se former le convoi afin d'arriver tous ensemble en Angleterre. Ayant, nous nous plaignions de la chaleur et maintenant nous nous plaignions du froid qui était terrible, et en plus de cela, un brouillard gelé nous pénétrait jusqu'aux poumons.

    Nous partîmes du Canada en un convoi d'environ cinquante navires, escortés par de nombreux destroyers. Ce furent les petits bateaux de guerre qui furent la sauvegarde du commerce de l'Angleterre durant le plus terrible de la campagne sous-marine nazie, ils prêtèrent escorte à tous les convois alliés dans toutes les mers et par tous les temps.

     

    * Suvivant de Bir Hakeim par Domingo Lopez - 1 - De Montevideo à Londres

    Immédiatement après avoir abandonné le port d'Halifax, le lieutenant Hanna, de la marine de guerre anglaise et le chef du personnel de bord nous réunirent pour nous prévenir que, désormais, nous ne devrions abandonner les bouées de sauvetage pour dormir, car à n'importe quel moment nous pourrions être torpillés.

    Ceci tourna au préjudice de la cuisine du bateau ; évidemment nous avions peur et, comme la nuit nous ne dormions guère, quand les cuisiniers s'éloignaient nous faisions passer PEREZ, un autre des Uruguayens, le plus petit, par une petite fenêtre qui de la salle à manger communiquait avec la cuisine et la saccagions matériellement. Ceci nous ne le faisions que pour passer un moment, occupés à quelque chose.

    Nous dûmes supporter une tempête qui dura deux jours, sans une accalmie d'un instant. Ce vieux bateau de 20.000 Tonnes était secoué par les immenses vagues, comme une coquille de noix. Des montagnes d’eau jaillissaient sur le pont, atteignant la salle à manger des officiers, qui fut inondée, détruisant une grande quantité d'assiettes et bouteilles du bar ; le contenu de ces dernières se répandit sur le plancher à notre grand regret car nous ne pouvions les approcher ; le piano dansait une sarabande folle et il fut nécessaire de l’attacher pour éviter un incident.

    La seconde nuit de cette tempête déchaînée nous étions dans nos cabines-, quelques-uns couchés, les autres    se couchaient, quand retentit sur nos têtes une terrible explosion. SANS perdre une seconde, nous arrangions nos bouées de sauvetage parce que nous pensions la même chose :  une torpille. Nous sortîmes dans le couloir et l'eau nous arriva jusqu'aux genoux, nous frôlions la panique. Par chance, à ce moment arriva un marin qui nous dit que c'était une vague un peu plus forte que les autres qui avait submergé le pont. Nous nous tranquillisâmes.

    Peu de jours plus tard nous croisions sur notre route une formation de bateaux de guerre qui, selon les commentaires, escortaient Churchill dans son voyage aux Etats-Unis. On ne nous l'affirma pas, mais ne le nia pas non plus ; puis nous continuons notre voyage sans rien réellement digne de mention spéciale, et enfin nous arrivâmes.

    Comme tout a une fin, ainsi se termina notre traversée, sans peine ni gloire, sans voir après avoir navigué par tout l'Atlantique, ni un sous-marin, ni un avion allemand. Jamais, jusqu'à ce moment, aucun convoi anglais n'était arrivé intact à destination.

    Nous commencions bien et nous ne nous plaignions pas de notre chance.

    Nous débarquâmes en Irlande du Nord, à Belfast, sa capitale. La première chose qui retint notre attention à l'entrée de la baie fut le contraste des couleurs de ses plages, avec l'azur foncé de la mer et le vert vif de la côte, paysage d'une grande beauté.

     

    * Suvivant de Bir Hakeim par Domingo Lopez - 1 - De Montevideo à Londres

    L'après-midi s'achevait et nous devions débarquer à vive allure ; non sans une certaine émotion nous abandonnions le vieux bateau et nous vîmes le garçon qui nous servait, appelé Johny, verser quelques larmes à notre départ.

    Alors nous dispersâmes pour partir chacun par des routes différentes et des destins également incertains (ainsi Johny continuait sur la mer où il attendait la mort à chaque pas, et nous, avions les champs de bataille ; nous ne savions en quel endroit, mais nous savions que quelque part la mort nous guettait).

    En ces circonstances naquit en nous un amour pour le prochain dont la vie, comme la nôtre, tenait à un fil. Amour qu'avant nous ne ressentions pas pour un ami intime.

    Avec ces quarante-deux jours de voyage, nous étions bien près de clore le premier chapitre de l'entreprise que nous avions commencée à Montevideo.

    Notre séjour à Belfast fut très bref, à peine 36 heures, nous   goûtions le temps qui passait avec rapidité.

    Nous étions logés dans un bel hôtel où s'offraient à nous toutes les commodités, avec l'inconvénient d'être gardés avec zèle et vigilance par des détectives anglais, surement parce  que nous étions étrangers.

    Comme vous l'imaginez, nous n'étions pas d'accord avec ces moyens, malgré toute leur logique, et nous essayâmes de nous échapper de l'hôtel ; pour cela nous demandâmes l'aide de nos compagnons de voyage britanniques qui se char gèrent de converser avec les policiers ; pendant ce temps, nous nous glissâmes jusqu'à la rue. Heureusement, ils prirent la chose à la légère, quand ils s'aperçurent qu'il ne restait dans l'hôtel personne d'autre que ceux qui conversaient avec eux, ils les laissèrent sortir aussi.

    Le jour suivant nous avions le champ libre et nous pûmes nous promener en toute tranquillité. Il fallait voir la curiosité des gens devant notre présence dans les rues de la ville ; ils nous regardaient réellement comme des oiseaux rares, chose due sans doute à la couleur de notre peau et à nos moustaches noires.

    Si nous nous arrêtions à la porte de l'hôtel, on nous interrogeait sur notre nationalité, la raison pour laquelle nous nous trouvions ici et beaucoup d'autres choses qu'ils montraient du geste pour nous faire comprendre, mais nous réussissions à la fin à nous comprendre, à force de gestes de toutes sortes qui étaient très comiques. Ils ne pouvaient comprendre que nous avions laissé notre pays pour venir faire la guerre pour eux, ils ne se doutaient pas que cette lutte était aussi notre lutte, celle de l'humanité entière. Ce fut un point que très peu d'européens comprirent et même parmi nos compatriotes, il y en avait qui ne le comprenait pas encore.

    Nous quittions Belfast la nuit, pour voyager dans un bateau petit mais luxueux qui, si ma mémoire ne se trompe pas, s'appelait "Prince Albert ».

     

    * Suvivant de Bir Hakeim par Domingo Lopez - 1 - De Montevideo à Londres

     

    ***

    VERS LONDRES

          La traversée dura toute la nuit et nous amena en Angleterre, dans un petit port où nous primes le train qui nous conduisit à Londres. Brouillard épais et très froid : ainsi nous apparut la Grande-Bretagne.

    Nous montions dans le train et nous nous installâmes tant bien que mal. Un monsieur répétait plusieurs fois "I am sorry", en fermant les portes des wagons ainsi continuait les précautions.

    Le train dans lequel nous voyagions Jusqu'à Londres était suffisamment confortable, des compartiments pour six personnes, avec sièges pullman.

    Avec les premières lueurs du jour, le train se mit en marche ; nous commencions à traverser la campagne anglaise très différente de la nôtre, entièrement divisée en petits lopins et le long de la voie ferrée tous les 4 ou 5 kilo­mètres, une gare.

    Loin des sud-américains, nous ne savons quoi d'autre venait parce que, comme je l'ai déjà dit, nous étions enfermés, nous pouvions voir seulement le paysage, par les fenêtres.

    A chaque halte que faisait le train, des femmes s'approchaient de nous et nous invitaient à prendre café et sandwichs, que nous acceptions enchantés.

    Tout le jour, le train se traînait à travers vil­les et villages, jusqu'à ce que l'on nous annonce que nous étions dans les faubourgs de Londres.

    Nous étions à la gare Victoria, qu'à travers les vitres tout le monde (re)connaissait. Il faisait presque nuit et nous vîmes seulement de la gare, un énorme hall fermé, avec une immense fenêtre.

    Des camions français nous attendaient pour nous conduire. Nous traversâmes une grande ville arrivant de l'autre côté de la Tamise, et quand nous descendîmes des camions, nous nous trouvâmes face à face avec une construction que nous avions vu seulement dans les cinémas ;  celui-ci était un énorme château donné, selon nos informations, par la reine Victoria ; nous ne nous rappelions plus à qui et à quelle fin, mais pour nous c'était une maison lugubre et encore était-elle joyeuse, surgissant avec son énorme masse des ombres de la nuit si nous la comparions à son intérieur "élégant", corridors interminables obscurs, d'une obscurité terrifiante où l'écho multipliait tous les bruits et les voix.

    * Suvivant de Bir Hakeim par Domingo Lopez - 1 - De Montevideo à Londres

     

    Patriotic School

    Il fallait voir le pire de tout, les gens qui l'habitaient. Hommes de toutes races, presque tous rébarbatifs, inabordables, et nous devions confesser qu'une angoisse atroce oppressait notre cœur et faisait un nœud dans notre gorge. Avec les camarades, nous nous consultions du regard sans qu'aucun se décide à dire aux autres ce qu'il pensait au fond de lui-même.

    Ils nous appelèrent pour le dîner et personne n'avait d’appétit ; notre situation confuse ne nous avait pas quitté et qu’il n'en avait pas été ainsi, le dîner se serait chargé de le faire.

    Quand nous allâmes dormir, nous le fîmes avec tous nos vêtements sous l'oreiller, parce que, en regardant les visages de nos autres voisins, nous avions l'impression qu'en les laissant à portée de leurs mains, le lendemain nous nous serions levés tout nus. Les lits étant comme les couchettes de navire, très propres, nous dormîmes bien, passant la nuit sans nouveauté. Mais au lever nous retrouvâmes cette angoisse de ne pas savoir dans quelles conditions nous étions ici ; nous supposions seulement que cette maison devait être un hôtel d'immigrants, mais... et la garde armée qui ne nous perdait pas de vue, nous étions fatigués de tant de vigilance. Ne connaissait-il pas suffisamment notre entité ?

    Peut-être parce que nous avions perdu nos papiers d'identité de Montevideo à Belfast la nuit avant d'entrer dans cette sombre caserne ? Ah… ce lieu maudit était la faute de toute notre dépression morale, ses salons mal éclairés, ses corridors. En sortant nous nous sentions mieux malgré le froid, mais nous réfléchissions :   il devait y avoir une raison impérieuse pour nous garder ici. Enfin, nous verrions !

    Vint la nuit. Ce fut l'heure du dîner. Dîner toujours aussi mauvais, et pour finir un peu de musique.

    Quelqu'un arriva avec une note annonçant que, d'ici peu d'heures, d'autres volontaires arriveraient. Nous ne nous couchâmes pas jusqu'à leur arrivée.

    A dix heures du soir, ils entrèrent dans la salle à manger mais quels militaires venaient là ! halte…droite .... Ils auraient le temps d'être militaires, qu'ils n'aient pas peur !

    Plus tard nous fûmes informés par SALAVERRI, un Uruguayen qui arrivait dans ce groupe, que le chef du contingent auquel il appartenait venait avec l'intention d'être officier. Plus tard sa bonne humeur baissa quand il commença à laver les W.C. et les marmites.

    Après on nous informa que nous devions être interrogés par les services secrets anglais avant d'être envoyés à l'exercice.

    Nous passâmes la Nativité comme on passe une bonne nuit. Maintenant nous croyions que ces dates familières ont perdu pour nous toute leur signification et sont seulement de douloureux souvenirs de nos meilleurs moments.

    Tous ne pensent pas qu'ils deviennent peureux et qu'ici on ne peut pas flancher ; ils sont venus comme volontaires, maintenant ils supportent sans plainte ce qui vient. Ceci n'était que le début, un aperçu de ce qui viendrait après.

    Un à un ou par petits groupes, nous commencions à sortir de l'Ecole patriotique - parce que cet endroit s'appelait ainsi - avant d'être interrogés, scrutés jusqu'à l'âme par les agents anglais. L'interrogatoire se faisait de la manière suivante :  ils nous faisaient passer un à un dans une petite pièce et l'agent en question nous demandait, avec la plus grande amabilité du monde, que nous lui fassions un récit de notre vie depuis l'âge de six ans ; il s'asseyait en face de nous avec tous nos documents d'identité devant lui et nous laissait parler en nous fixant dans les yeux, il était difficile de ne pas être nerveux.

    Quand sonna le tour d'interrogatoire de BOLANI, la première question qu'il lui posa fut : "que disait la lettre de votre épouse que vous avez reçue à La trinité ? " Sûrement le savait-il, aussi bien que Bolani lui-même.

    Nous ne revîmes jamais un jeune argentin qui restait le dernier ; ils dirent qu'il n'était parti d'ici que pour s'embarquer dans son pays. Cela nous ne pouvons l'assurer ni ne savons les faits qui motivèrent un tel fait.

    Enfin, nous quittâmes l'Ecole patriotique. Nous partîmes de nuit comme nous étions arrivés, la laissant comme nous l'avions rencontrée, émergeant des ombres de la nuit avec sa masse imposante de château médiéval. 

    LONDRES ET LA LIBERTE

           Nous arrivâmes dans la "Maison d'accueil française », où nous fûmes envoyés au "Morton Hôtel", rue Racer Squer.

    Il semblait que nous étions poursuivis par la nuit, car ici aussi, lorsque nous arrivâmes, il faisait déjà noir. Comme nous désirions voir la capitale anglaise et que nous étions trop fatiguée pour le faire, cette même nuit, nous n'organisâmes qu'une petite excursion. Partant seuls nous nous perdîmes parce que entre le brouillard, le black-out et l'obscurité de la nuit, nous marchions comme si nous avions les yeux fermés, à peine si on voyait les lumières de signal vertes et rouges, extraordinaires pupilles vigilantes.

    * Survivant de Bir Hakeim, par Domingo Lopez - 1 - De Montevideo à Londres

    Le plus animé fut MARTINEZ, que nous avions surnommé "sergent York Uruguayen" et qui, selon lui, possédait un sens infaillible de l'orientation (question de nous donner du courage pour que nous le suivions), parce que nous ne voyions pas très bien à quoi il pouvait servir dans cette impénétrable obscurité. Nous réussîmes à marcher sans nous perdre » jusqu'à un souterrain ou se présenta à nous le premier obstacle.

    Nous ne savions comment obtenir les billets de l'appareil automatique?  nous commençâmes à descendre les escaliers, mais nous renonçâmes parce que nous n'arrivions jamais au fond.

    Tout à coup quelqu'un nous adressa la parole en espagnol. Nous nous retournâmes et vîmes des visages sympathiques qui nous regardaient avec une légère expression moqueuse. C'était des réfugiés de Gibraltar, plus andalous qu'anglais, à qui nous exposâmes notre situation.

    Nous les priâmes de nous accompagner pour faire un tour, mais ils s'excusèrent, disant qu'il était très tard et qu'un autre jour ils viendraient à l'hôtel nous chercher pour nous montrer Londres à la lumière du jour ; nous insistâmes et finalement ils acceptèrent. Nous prîmes le souterrain nous dirigeant vers Piccadilly en plein centre de la ville.

    Pour pouvoir trouver un café il était nécessaire de le deviner, ou de connaître la ville comme sa poche parce que les portes étaient fermées avec des rideaux noirs et ne laissaient filtrer aucun rayon de lumière. Par cette fameuse avenue passait une multitude de soldats cherchant des femmes et des femmes à la recherche de soldats, c'était un véritable marché.

    Nous comprîmes que nous ne verrions rien durant la nuit et qu'il était inutile de continuer d'aller à l'aveuglette. Nous retournâmes à l'hôtel et quand nous nous levâmes nos nouveaux amis et ciceronnes étaient présents pour nous emmener faire une promenade.

    Ville grise, énorme   et dont les édifices   se ressemblaient, et le tout noyé dans un brouillard épais qui donnait l'impression de pouvoir se couper au couteau.

    ****

     VERS LE CAMP D' ENTRAINEMENT 

    Notre étape à Londres fut de courte durée, parce que nous étions envoyés au camp militaire de Camberley, appelé "Old Dean Camp", ou nous devions commencer notre instruction militaire.

    A notre arrivée ici nous dûmes subir un interrogatoire concernant père, mère, nationalité, etc ... dire que la guerre arriverait à sa fin et que l'on nous demanderait encore qui nous étions et ce que nous pensions… Nous ne soupçonnions pas que pour se faire tuer, il était nécessaire de nous poser tant de questions.

    Nous étions en plein mois de janvier et la neige commençait à tomber abondamment, couvrant tout d'un blanc manteau, comme le disent les poètes.

    * Survivant de Bir Hakeim, par Domingo Lopez - 1 - De Montevideo à Londres

    Camberley - fonds Jean-Mathieu Boris

    D'abord, nous fûmes enchantés ; mais quand nous commençâmes à nous enrhumer et à sentir les méfaits de la bronchite qui nous faisait souffrir, nous la regardions avec déplaisir sans  penser à sa beauté.

    Nous eûmes des gros vêtements et nous ne perdîmes pas de temps à les mettre en usage, pouvant dire que nous les portions de façon permanente»

    L'uniforme était de gros drap, de plus, nous mettions par-dessus un gilet de laine, une écharpe, et ce fut peu pour nous abriter. Pour nous coucher nous enlevions capote et souliers et dormions avec tout le reste.

     

    * Survivant de Bir Hakeim, par Domingo Lopez - 1 - De Montevideo à Londres

    Old Dean Camp - Fonds Jean-Mathieu Boris

    Le bain était obligatoire une fois par semaine, nous avions envie de nous échapper d'ici le plus tôt possible.

    Malheureusement le froid continua et nous passâmes plus d'un mois dans la blonde "Albion » , jusqu'au jour où nous la laissâmes pour toujours.

    Comme nous nous souvenons des moindres moments passés là-bas !!

    Les premiers jours de février on nous donna un équipement colonial, mais sans nous dire pour cela où nous allions. Ensuite on nous conduisit à l'hôpital de Aldershot où l'on nous vaccina, nous ne savions contre quoi, certains disant contre la fièvre jaune, un vaccin contre la peste et un autre contre la peste jaune.

    Nous pressentions l'approche de ce que nous avions tant désiré la rencontre avec l'ennemi que nous venions chercher si loin.  Nous avons l'esprit heureux. Oh, joie de ne pas connaître la terrible réalité.

    Nous nous approchions du monstre insatiable de la guerre, affamé de jeune chair et nous riions et poursuivions heureux, désirant prendre contact avec l'ennemi le plus rapidement possible.

    Nous nous souvenions toujours des derniers conseils que nous donna notre instructeur, le sergent CASTEIN, la gorge serrée par l'émotion, les yeux noyés de pleurs : " jeunes gens, à votre arrivée au front, n'oubliez jamais de faire un trou, ne vous montrez pas inutilement à l'ennemi, guettez-le toujours, au tir, visez le bas du ventre". C'était un jeune vétéran de 39.

    Nous montâmes dans les camions qui nous transportaient pour prendre le chemin de fer qui nous laisserait à Liverpool, pour nous embarquer sur le vapeur qui raccourcirait la distance entre nous, jeunes qui nous offrions en holocauste à la démocratie et au front de la lutte.

    Ce fût avec des larmes que nous nous séparâmes les uns des autres, nous qui avions voyagé ensemble depuis Montevideo Les uns demeuraient en Angleterre, nous allions en Afrique.

    Qui sait si nous nous reverrions ? le destin le dirait.


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